Co-développement

Commission de l’océan Indien : qui parlera aux noms des Réunionnais ?

La Réunion ne présidera pas la Commission de l’océan Indien

Manuel Marchal / 6 février 2016

Ce sera la France et pas La Réunion qui présidera la Commission de l’océan Indien en cette année décisive pour l’avenir de notre île. Entre ceux de la diplomatie française et ceux de l’économie réunionnaise, quels intérêts seront défendus en priorité ?

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La Réunion absente de la Déclaration finale du Sommet de la COI
Le président de la République a pris la parole au nom de La Réunion. Résultat : La Réunion ne figure même plus dans le document final alors qu’elle est un des pays à l’origine de la COI.

La Réunion vient de subir successivement deux graves échecs sur le plan international. Le premier est la décision de la Commission de l’océan Indien, COI, de faire de Madagascar le grenier de notre région. Cela signifie que la Grande île sera le principal producteur de denrées alimentaires pour atteindre d’une part l’autosuffisance, et d’autre part fournir les pays voisins. Rappelons que des agriculteurs réunionnais ont mis en garde contre les effets sur l’emploi à La Réunion d’importations venues de Madagascar, car à 800 kilomètres de nos côtes, ce sont les mêmes cultures, mais avec un coût de production défiant toute concurrence réunionnaise. À cette occasion, Témoignages avait demandé : qui a parlé aux noms des Réunionnais pour défendre les intérêts de La Réunion. Pas de réponse.

Le second revers date de lundi. À Bruxelles, le Vietnam et l’Union européenne ont signé un accord commercial. Ce traité fait baisser les obstacles tarifaires à la circulation des marchandises. À maintes reprises, les acteurs de la filière canne-sucre ont alerté sur les dangers de ce type d’accord. Le Vietnam ainsi que d’autres pays produit du sucre de canne. Dans notre île, la filière s’est organisée pour que les sucres spéciaux constituent la moitié de la production. D’un prix nettement supérieur au sucre en vrac, ces sucres spéciaux sont la principale source de revenus pour la filière. Ils sont destinés à la consommation réunionnaise et à l’exportation vers l’Union européenne. En Europe, les sucres spéciaux de canne à sucre représentent un marché de niche de 200.000 tonnes par an qui n’est pas extensible. La production réunionnaise de sucres spéciaux est de 100.000 tonnes par an.

Le précédent de l’accord UE-Vietnam

C’est pourquoi la filière canne-sucre de La Réunion a demandé au gouvernement français que les sucres spéciaux soient exclus des discussions. En clair, après la signature de l’accord, pas un gramme de sucre spécial ne doit être autorisé à entrer sur le marché européen. En août 2014, François Hollande avait dit qu’il soutenait la demande d’exclure les sucres spéciaux des négociations commerciales entre l’Union européenne et les concurrents de La Réunion. Cette promesse du président de la République est restée sans effet.

L’accord signé lundi permet en effet au Vietnam d’exporter vers l’Europe une quantité illimitée de sucres spéciaux. Pour les 400 premières tonnes, ces exportations ne seront pas taxées. Au-delà, une taxe de 42 centimes par kilo s’appliquera. Les sucres spéciaux figurent donc bien dans un accord commercial signé par l’Union européenne. Les Réunionnais n’ont pas été défendus car dans le système actuel, ils n’ont pas le droit de se faire entendre. Ce sont la France et l’Europe qui parlent à leur place. On voit le résultat.

2016 : année décisive

L’année 2016 sera celle de tous les dangers, et pas seulement pour les planteurs de canne. Les pays de notre région vont constituer une zone de libre échange de plus de 600 millions d’habitants. Cet ensemble comprendra tous les membres de la Commission de l’océan Indien sauf La Réunion, qui est une région de l’Union européenne. Les représentants de ce bloc économiques doivent signer avec l’Europe un accord commercial. Il permettra l’exportation vers les régions de l’UE, donc La Réunion, de toute leur production. Ces marchandises entreront directement en concurrence avec ce qui est fabriqué à La Réunion. C’est la ruine annoncée de l’économie de l’île, d’où la nécessité pour les Réunionnais de se faire entendre pour défendre leurs intérêts.

Les Réunionnais à l’origine de la COI

Hier, lors des vœux du Jour de l’an lunaire, le préfet de La Réunion a annoncé que la France allait présider cette année la COI. Cette déclaration interpelle. Rappelons en effet que la COI est la conséquence de la Conférence des partis progressistes du Sud-Ouest de l’océan Indien. Cette organisation a été créée dans les années 1970 pour renforcer la solidarité des peuples de notre région, confrontés notamment aux attaques des gouvernements occidentaux qui soutenaient l’apartheid en Afrique du Sud, ainsi que l’occupation de Diego-Garcia par les États-Unis.

Le Parti communiste réunionnais y représentait La Réunion. Notre pays était donc traité sur un pied d’égalité avec nos voisins. C’est pourquoi, grâce au PCR, La Réunion est un des pays fondateurs de la coopération entre les îles de l’océan Indien.

En 1984, quand il s’est agi d’évoluer vers la Commission de l’océan Indien, organisation d’État et non plus de partis politiques, La Réunion a tout d’abord été exclue à cause de son statut de département français. En 1986, La Réunion a été acceptée, mais son entrée a permis à la France de siéger à la table de la COI, alors qu’elle est étrangère à sa création. L’an dernier, aucun Réunionnais ne s’est exprimé lors du sommet de la COI à Moroni aux Comores, mais François Hollande a eu droit à la parole. Plus grave encore, La Réunion ne figure nulle part dans la déclaration finale de ce sommet.

Intérêts divergents

Lors de la cérémonie du Jour de l’an lunaire, des élus réunionnais étaient invités en tant qu’officiels, notamment Didier Robert, président de la Région Réunion et Jean-Paul Virapoullé, vice-président de cette collectivité. Aucun n’a pris la parole, ce qui veut dire que le préfet de La Réunion a parlé en leurs noms. Voici donc la perspective : ce ne sera pas La Réunion qui présidera cette année la COI mais bien la France. Or, les intérêts de la diplomatie française et de l’économie réunionnaise sont différents, ce que rappelle le contenu de l’accord commercial entre le Vietnam et l’Union européenne. Cela laisse planer des doutes sur la prise en compte des revendications des Réunionnais dans cette année décisive. Cela renvoie aussi à l’humiliant spectacle de 2011 : quand le drapeau des Jeux des îles de l’océan Indien avait été remis officiellement en tribune à l’ambassadeur de France aux Seychelles, avant que ce dernier ne le donne en catimini à Didier Robert.

Autres temps, autres responsables

En d’autres circonstances, la voix de La Réunion était entendue. Le 6 février 2010, la fête du Jour de l’an lunaire avait coïncidé avec l’ouverture du consulat de Chine à La Réunion. Lors de la cérémonie organisée le soir-là à Saint-Denis, plusieurs personnes avaient pris la parole. Outre le consul et l’ambassadeur de Chine en France, Paul Vergès avait fait un discours mettant en perspective les relations entre La Réunion et la Chine, Roland Robert avait abondé dans le même sens. La France n’avait alors délégué que le conseiller diplomatique du préfet. Autres temps, autres responsables : la cérémonie d’hier a confirmé que des élus réunionnais ont totalement abdiqué leurs responsabilités, ce qui fait que la France est la seule à parler.

Le Parti communiste réunionnais propose de saisir l’occasion du débat sur le projet de loi d’égalité réelle pour changer ce système. Il demande la création d’une assemblée unique dotée de compétences pour négocier avec les pays voisins. Ceci permettra aux Réunionnais de faire entendre leur point de vue, et obligera également les élus réunionnais à assumer leurs actes devant le peuple réunionnais.

C’est cette voie qui peut sauver La Réunion. Autrement, c’est la certitude d’être broyé par les conséquences de la mondialisation ultra-libérale. La Réunion doit en effet être d’abord un atout pour La Réunion.

M.M.



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  • La commission de l’Océan indien est une institution qui réunit des Etats. La Réunion n’étant qu’une collectivité territoriale de l’Etat Français , c’est donc normal que ce soit les autorités de l’Etat français qui parlent en son nom au sein de cette commission .
    Mais ce qui serait anormal c’est que les autorité françaises puissent parler au nom de la Réunion sans sans s’assurer préalablement qu’elles vont exprimer la position , la volonté des autorités réunionnaises sur les problèmes qui concernent la Réunion. je dirai même plus, sans que celles ci ne fassent partie de la représentation française lors des travaux de cette commission . Si le protocole diplomatique exige que la France soit représenté par son ambassadeur ou son ministre des affaires étrangères dans les institutions internationales , s’agissant de la Commission de l’océan indien qui inclut la Réunion non comme Etat mais comme collectivité territoriale , rien ne devrait empêcher que les autorités réunionnaises, tant au niveau régional qu’au niveau départemental ,ne soient présentes aux réunions de cette commission et qu’elles puissent parler avec une certaine autonomie de parole .
    A l’occasion du débat qui aura lieu bientôt sur le statut des régions d’outremer et notamment de la Région Réunion , il faudrait que ce problème soit pris en compte sérieusement et que les autorités réunionnaises puissent participer d’égal à égal avec les représentants des Etats de l’océan indiens pour défendre les intérêts de la Réunion .
    A défaut d’être considérée comme un Etat indépendant , la Réunion pourrait dans ce domaine de la coopération régionale, recevoir une délégation de souveraineté de l’Etat français et devrait pouvoir prendre des décisions qui engageraient la France , quitte à faire valider ces décisions par le parlement français lorsqu’elles touchent son domaine de compétences réservées .

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