Co-développement

« Vous avez des atouts que nous n’avons pas, et réciproquement »

Comores – La Réunion

Geoffroy Géraud-Legros / 4 juin 2011

Par une conférence de presse tenue hier à la Villa du Département, Catherine Gaud, Roland Robert et Paul Vergès ont rendu compte de leur déplacement aux Comores, et tracé les grandes lignes d’un programme de développement combiné entre l’Archipel et La Réunion.

« L’évènement avait une forte dimension politique », déclare Roland Robert. C’est en ces termes que le premier vice-président du Conseil général, chargé de la Coopération, entouré de Paul Vergès et de Catherine Gaud, a entamé le compte-rendu du déplacement de la délégation réunionnaise aux Comores, à l’occasion de l’investiture du nouveau président, le Dr Ikililou Dhoinine.

« Une forte dimension politique »

« Cette investiture », poursuit l’élu possessionnais, « marque une nouvelle étape décisive dans la stabilisation d’un pays qui a connu tant d’instabilités et de violence. La Réunion est membre de la COI, et les Comores font partie des pays de ce que nous nommons le premier cercle. L’échange avec les autorités comoriennes fait donc partie de nos priorités, en termes de stratégie de co-développement ».
La « dimension politique » dont faisait état Roland Robert ne se limite donc pas à l’aspect protocolaire. « Nous avons multiplié les réunions de travail », poursuit le Dr Catherine Gaud qui, à l’instar de Paul Vergès, comptait au nombre des invités. « Nous avons travaillé avec le nouveau chef d’État, avec son prédécesseur et avec le gouverneur de Grande Comore ».
Précision de Roland Robert : « le gouverneur est, dans l’ordre juridique comorien, le successeur des anciens présidents. Il y en avait un par île. Cette fonction a été remplacée par celle de gouverneur, mais ils restent élus. Tous les gouverneurs sont aussi ministres ».
« L’accueil a été, à notre égard, plus que chaleureux »,
se félicite Catherine Gaud, investie de longue date auprès des Comoriens, avant d’aborder les thèmes, les projets et initiatives concrètes débattues lors du séjour de la délégation de notre île.

Questions de développement

« La Réunion est engagée auprès des Comores dans le domaine agricole, par le biais du programme “PERDAC”, devenu “PERDEC”, rappelle la conseillère régionale. « Nous avons travaillé ensemble, en particulier sur le développement de la filière avicole. Accroitre la production de viande de poulet représente un enjeu de premier plan en termes de développement agricole », poursuit Mme Gaud. « En effet, les Comoriens mangent peu de viande. Celle-ci a encore le caractère d’un produit de luxe. Les consommateurs locaux privilégient les produits de la mer. Plusieurs pistes ont été examinées. L’importation de poussins pose de nombreux problèmes. On envisage l’implantation de couveuses ».

La réflexion a aussi porté sur le grave problème de l’énergie. « Les Comores sont sous l’emprise de la dépendance énergétique. Non seulement la facture est très lourde, mais les délestages sont fréquents, et peuvent durer des journées entières. Les conséquences sur l’économie sont graves : la pénurie d’électricité ralentit le travail. La santé en souffre énormément, notamment pour ce qui est de la conservation des vaccins, déplore l’élue. Les discussions ont porté sur les énergies renouvelables, et nous avons particulièrement mis en avant une innovation réunionnaise : le fourneau portois, qui permet de cuisiner avec très peu de bois. Le problème des déchets a été envisagé. On est loin, aux Comores, d’en être au stade de la construction de stations d’épuration. Mais nous y avons abordé la solution du lagunage ». Un procédé qui, on s’en souvient, avait été défendu par Paul Vergès lors de la campagne des Régionales…

Pourquoi « privilégier » un partenariat ?

Le président de l’Alliance a replacé son déplacement dans une perspective historique. « Nous avons avec les Comores une large part d’histoire commune, même si nous l’ignorons trop souvent. Il y a l’histoire du peuplement commun. Il y a, aussi, l’histoire coloniale… l’investiture du nouveau président était un évènement de portée internationale. Des représentants de nombreux États du monde y étaient invités, ainsi que des personnalités. Je comptais au nombre de ces dernières. M’y rendre constituait un devoir moral ».

Paul Vergès déplore que la Direction de la Région ait décliné l’invitation, sans même se faire représenter. « La Réunion est membre de la Commission de l’océan Indien. En tant que telle, elle y siège aux côtés d’États indépendants. Comment peut-on, à l’instar de M. Robert, clamer que l’on va privilégier les relations avec l’un des membres de cette organisation, l’île Maurice, aux dépens des autres ? ». Une manière de négliger le principe d’égalité, cardinal en droit international qui, selon Paul Vergès, « portera très loin dans l’esprit des Comoriens ». Le fondateur de l’Alliance a plaidé pour un développement combiné entre notre île et l’Archipel, préférant le « co-développement, avec les notions de solidarité qu’elle contient, à l’énoncé classique de coopération régionale ».

Stratégie de développement combiné

Plus qu’une nuance, il y a là une véritable philosophie des relations internationales qui, à l’opposé des attitudes missionnaires ou charitables, « vise à produire un programme de partenariat sur la base d’une reconnaissance mutuelle. Nous allons là-bas en disant : vous avez des atouts que nous n’avons pas, et réciproquement ». Une conception qui fonde une ambition « unique » : que chacun apporte des réponses là où l’autre n’en a pas. Les projets ne manquent pas.
Interrogeant ses souvenirs, Paul Vergès se souvient avoir rapporté d’Eindhoven (Hollande), dans les années 1970, un procédé qui fut développé par le Portois Alain Séraphine : le fameux « fourneau portois », qui permet de cuire les aliments grâce à une quantité très minime de bois. « Avec deux bouts de bois, vous faites votre cari. Autre domaine d’exploration bilatérale : la géothermie, dont le volcan Karthala fournit un lieu d’exploitation ».

L’artisan de la “loi Vergès” sur le réchauffement climatique a pu aborder aussi avec les dirigeants comoriens les questions relatives à la lutte contre les bouleversements à venir de l’environnement. La construction, qui peut donner lieu à une mise en valeur de la « maison réunionnaise » entièrement en bois, a aussi été discutée.

Mayotte autant que les Comores

Ce vaste projet peut-il être entravé par la complexité des relations internationales, dans un archipel marqué par un processus de décolonisation chaotique ? Pour Paul Vergès, il n’y a là aucun obstacle indépassable. « Les Réunionnais lisent trop souvent la réalité comorienne au prisme de deux préjugés : le premier est que les Comoriens seraient en guerre perpétuelle avec Mayotte. Le second, qui n’est que de la xénophobie de bas étage, est que les Comoriens sont là pour voler le travail des Réunionnais ». A l’inverse de ces stéréotypes, Paul Vergès témoigne de « la volonté affirmée des autorités comoriennes de répondre aux demandes de travailler avec Mayotte. L’attitude réunionnaise est à ce diapason », précise-t-il : « il ne s’agit pas de jouer l’une ou l’autre carte séparément. Oui à une politique de développement combiné avec les Comores, oui aussi à la demande de nos amis Mahorais qui nous demandent d’explorer avec eux les moyens de ne pas reproduire les erreurs de la départementalisation ».
Avec 6 décennies d’expérience, les Réunionnais peuvent effectivement aider à éclairer ce chemin… et apporter leur pierre à une véritable dynamique de développement fraternel.

Geoffroy-Géraud Legros


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