Edito

Annie aime les sucettes

Geoffroy Géraud-Legros / 9 mai 2011

“The Age of Stupid” : l’ère de stupidité. C’est sous ce titre évocateur qu’un documentaire circulant sur internet définit la période actuelle où, malgré la connaissance des problèmes liés au changement climatique, aucune mesure réelle n’est prise pour renverser la tendance. Mais la stupidité, qui n’est ici que l’autre nom de l’étouffement du grand défi climatique sous le boisseau d’un misérable mercantilisme boutiquier, n’est pas le seul marqueur (im)moral de notre époque.

Si le boom des technologies industrielles s’est accompagné d’une inertie volontaire — la stupidité décrite par le documentaire —, c’est une véritable régression des mœurs qui a suivi l’explosion des techniques de communication. Ainsi, l’injure, la délation, le mensonge, la diffamation, le lynchage — toutes choses que la relation sociale de face-à-face interdit ou rend périlleuses — deviennent, à l’abri d’un écran, des pratiques habituelles, et même “normales” sur les innombrables forums et lieux de discussion collective que compte la toile.

Banalisation de l’incivilité, de la violence et de la lâcheté : l’ère de la communication sera-t-elle aussi celle des salauds et des mouchards ? Personne, en tout cas, ne peut nier l’abaissement des standards médiatiques : il est désormais naturel, pour des individus dénués du sens de l’honneur et du courage minimaux qui font les hommes et les femmes dignes de ce nom, de décrocher son téléphone ou de pianoter sur un clavier pour s’en prendre anonymement à son entourage professionnel, à ses voisins et, bien entendu, aux personnages publics.

Une pratique qui envahit même les rubriques des médias classiques, autrefois régies par certaines règles minimales, telles que l’obligation demandée aux auteurs de courriers virulents ou polémiques, de signer et d’assumer les propos adressés à l’opinion publique. Règle que, soit dit entre parenthèses, “Témoignages” applique scrupuleusement, tant sur son support papier que dans sa partie interactive.

Ainsi, le “JIR” d’hier publiait un courrier des lecteurs signé d’une certaine — ou d’un certain — “Annie”. Sans fournir de précision supplémentaire quant à son identité, la courageuse (ou le courageux) anonyme s’en prenait à deux élus réunionnais. Entre deux persiflages et quelques injures, la diatribe d’« Annie » portait sur les indemnités et frais qu’occasionnent les mandats de ces élus, auxquels on reproche, en substance, de prendre de l’argent alors qu’ils annoncent lutter contre la pauvreté. La lettre d’« Annie » concentre, jusqu’à en avoir des allures de cas d’école, les dévoiements et les dégradations contemporaines de la liberté d’expression qui, bientôt, ne sera plus, si l’on n’y prend pas garde, que liberté d’insulter impunément.

D’abord, la lâcheté : « Annie » n’assume en rien des attaques dirigées contre des personnes qui, elles, ne se cachent pas. Puis viennent les mensonges : les chiffres fournis ne sont évidemment pas vrais, et l’auteur du torchon omet de dire que les fonds dont il parle ne seront évidemment pas empochés par les élus qu’il vise. L’intention de nuire domine le propos d’« Annie », qui insinue que ces revenus tout à fait légaux et encadrés par des règles seraient plus ou moins… anormaux, opaques, etc. N’allons pas passer dix ans à rechercher l’origine de ce misérable procédé : les balances, mouchards et indics grouillent assez sur le Net réunionnais pour qu’on y ajoute encore des flics numériques. Le style est par ailleurs assez reconnaissable, et chacun aura compris qu’« Annie » est une plume vénale en mission commandée, prêt(e) à flétrir anonymement des personnages publics en échange de quelques sucettes tendues par ses maîtres.

G.G.-L.


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