Edito

Avec les ancêtres

Geoffroy Géraud-Legros / 2 novembre 2010

Debout, assis, dans l’ombrage ou sous le soleil, des hommes et des femmes venus de toute l’île ont assisté avant-hier à l’hommage aux Réunionnais sans sépulture organisé à Saint-Louis par l’association MCUR-CRA. Sur une étroite tribune de bois adossée au vieux mur écrasé par la chaleur du Gol, un prêtre malbar, un chrétien, un musulman zarab, un musulman comorien, des représentants du culte malgache ont fané des prières, des chants et des poèmes dans la brise presque imperceptible du cimetière du Père Lafosse.

Une rencontre qui n’est sans doute possible qu’à La Réunion, ou l’on célèbre à bon droit la diversité et la bonne entente entre ce que l’on a pris l’habitude -plus ou moins bonne- de nommer les "communautés".

Mais il ne faudrait pas que l’exaltation de cette richesse tourne à l’autosatisfaction. Ni que l’éloge de la diversité ne finisse par être un paravent supplémentaire, masquant les inégalités héritées d’un système qui, il n’y a pas si longtemps, enlevait à des habitants de La Réunion le droit d’être accompagnés dans la mort par des rites qui n’étaient pas ceux de l’aristocratie blanche et catholique. Comme le dit un vieil adage, le mort saisit le vif ; dans la société qui vit aujourd’hui persistent les mécanismes de l’ordre social d’hier, dont certains se sont un peu trop empressés d’annoncer la mort.

Ainsi, il n’y a guère de diversité parmi les victimes des fléaux sociaux. Ni parmi ceux que l’ordre social refoule à la marge, écrase, et punit. Les travaux d’un Laurent Médéa l’ont montré : on trouve infiniment plus de Réunionnais Kaf dans les prisons qu’à des postes élevés dans des administrations.
Comment ne pas se rendre compte que l’évolution technique, économique et sociale a laissé de côté trop de ceux dont la société coloniale voulait faire des "petits" ?
Comment ne pas remarquer que les injustices, qui font souvent du Réunionnais un exclu de l’embauche, des loisirs et de la culture, et cela dans son propre pays, ont survécu, mais encore, se sont renforcées ?
En ces temps de déclin social et de retour des pires schémas de pouvoir et de domination économique, les exploités du monde de demain seront sans nul doute les héritiers abandonnés du monde d’hier. L’hommage rendu aux ancêtres va au-delà du culte et des lieux de mémoire que nous nous battons pour ériger et faire vivre, comme la stèle de Saint-Louis. Il est en marche dans le chemin, aux côtés de ceux qui luttent.

G.G.-L.


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