Edito

Basculement d’intérêts

Geoffroy Géraud-Legros / 9 mars 2011

Déjà fortement déficitaires sur le plan de la légitimité, l’activité politique et l’exercice de hautes responsabilités ont été considérablement dégradés aux yeux des citoyens par les affaires Woerth-Bettencourt, dont les ramifications paraissent infinies. Ce n’est pas d’hier que des soupçons, plus ou moins fondés, d’indélicatesse portent sur les plus hautes autorités de l’État ; ce n’est pas d’hier que l’on dénonce les collusions entre intérêt général et intérêt privé.

Si les affaires Woerth-Bettencourt ont tant choqué, c’est qu’au départ, elles n’étaient justement pas des « affaires » : c’est le plus légalement du monde que le ministre du Budget, Eric Woerth a remis un gros chèque à l’une des plus grosses fortunes de France. Nombre de citoyens ont ainsi vu de leurs propres yeux fonctionner la mécanique installée par le « Président des riches », qui, via notamment le bouclier fiscal, organise le basculement des ressources publiques vers les intérêts particuliers d’individus qui n’ont pas, mais alors vraiment pas, de problème pour boucler les fins de mois. De surcroît, il est assez vite apparu que les affinités qui liaient le ministre concerné aux bénéficiaires des largesses fiscales décidées à l’Élysée dépassaient largement le cadre des relations « normales » entre ministre et contribuable.

Certains médias menant l’enquête, les contribuables moins chanceux à la naissance que Mme Bettencourt entendirent parler d’îles privées aux Seychelles, de Légions d’honneur aux cordons douteux, et de paquets d’argent transitant de droite et à gauche grâce à des courants d’influence politicienne aussi phréatiques que puissants. Or, c’est précisément ce ministre-là, perçu comme un symbole de l’injustice fiscale et comme un représentant de cette zone trouble où la distinction entre biens publics et capitaux privés cesse d’être clairement établie, qui a été chargé de mener à bien la réforme des retraites. Une régression sociale sans précédent, menée au nom de grands principes d’intérêt général que M. Woerth a égrenés sans vergogne pour justifier l’action du Gouvernement.
Les déboires de Woerth, associés à d’autres scandales mettant en cause le train de vie de l’Exécutif, la négation presque ouverte des principes d’égalité républicaine, l’aveu décomplexé de l’impunité des riches : voilà qui, sans doute, nourrit le discours « tous pourris » que porte la candidate présumée du Front National, Marine Le Pen.

Sans crainte du ridicule, François Baroin prend les grands airs de celui qui empoigne le taureau par les cornes, et annonce la création d’une “Haute autorité” administrative indépendante, chargée de « prévenir les conflits d’intérêts ». Foutor ! Voilà qui va sans nul doute trancher décisivement dans le nœud gordien des liens entre le monde de l’argent, le pouvoir politique et les institutions. Sans nul doute, les bénéficiaires de rétrocommissions, avantages en nature, emplois fictifs, fausses factures, et tutti quanti en tremblent déjà. Et puis, Baroin a un petit air d’Eliott Ness, vous ne trouvez pas ? En tout cas, nous, on est preneurs : si les « incorruptibles » de son machin veulent se faire la main, qu’ils viennent à La Réunion. Ici, on a un Conseil régional qui utilise ses moyens pour mener une campagne cantonale. Ça ne serait pas un peu du conflit d’intérêts, ça ?

G.G.-L.


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