Edito

Bon appétit messieurs…

Geoffroy Géraud-Legros / 2 mai 2011

Aujourd’hui, pétroliers, transporteurs, conseillers régionaux et préfet se retrouveront autour de ce qu’il est convenu d’appeler une « table ronde ». Au menu, non pas la quête du Graal, mais la manière de compenser la hausse des prix à la pompe qui, au cours des mois précédents, s’est élevée à quelques 22 centimes. L’une des « solutions », proposée par Didier Robert, consiste à prendre dans les recettes fiscales perçues par la Région au titre de l’octroi de mer. Une fausse bonne idée, qui consiste en réalité à donner d’une main au consommateur ce qu’on lui aura pris de l’autre main… en « tapant » dans les fonds destinés aux communes.
C’est à dire, à La Réunion, dans les capitaux qui financent l’emploi et la politique sociale. Une générosité, nous l’avons déjà dit, qui profite surtout à un État chaque jour plus radin pour tout ce qui n’est pas frais de bouche des ministres, cadeaux aux amis et tirs de missiles sur des populations étrangères. Ravis aussi, les pétroliers, qui, grâce au matelas constitué par vos impôts, pourront augmenter à discrétion les prix à la pompe, au lieu de voir les marges délirantes qu’ils réalisent dans notre île mise à contribution.
Car c’est bien de ce privilège exorbitant des pétroliers qui agissent ici en monopole de fait, qui est au fondement des plus graves injustices qui frappent notre population.
Privilège du silence et de l’opaque, qui permet à un opérateur (Total) de se procurer le pétrole sur le marché à des prix dont les montants sont jalousement gardés.
Privilège du cartel le plus anti-concurrentiel qui soit, par lequel des compagnies alliées et associées par divers contrats maîtrisent ensemble le stockage des hydrocarbures et la quasi-totalité des points de distribution. Privilège hérité du colonialisme, qui fait de l’État le garant de ces monopoles et ententes illégitimes.
Privilège, enfin, fondé sur le détournement en toute impunité de la législation environnementale. Car peu de citoyens s’en souviennent : depuis 2005, une loi (dite “POPE”) a imposé une « obligation de réalisation d’économies d’énergie imposée par les pouvoirs publics aux vendeurs d’énergie appelés les « obligés », ainsi énumérés : « électricité, gaz, chaleur, froid, fioul domestique et carburants pour automobiles ». Ceux-ci, disent les textes, « sont ainsi incités à promouvoir activement l’efficacité énergétique auprès de leurs clients : ménages, collectivités territoriales ou professionnels ».

La mesure s’accompagne d’une sanction au terme de laquelle « les obligés sont tenus de verser une pénalité libératoire de deux centimes d’euro par kWh manquant ». On s’en doute, les pétroliers n’ont guère envie de faire baisser la consommation. Ils doivent donc s’acquitter de la pénalité. Mais, figurez-vous, ils ont eu vite fait de trouver la parade, en incorporant le montant de cette ponction… sur le prix payé par le consommateur ! En d’autres termes, c’est vous et moi qui payons les taxes perçues par l’État sur les pétroliers au titre de leur manque d’empressement écologique. Il n’y a pas à dire, ils ont non seulement du pétrole, mais de la suite dans les idées.

La crise donne l’opportunité de faire connaître aux consommateurs les rouages, invisibles et indolores, de l’extorsion permanente. Et de comprendre que l’unique solution consiste à faire assumer la hausse des carburants par les pétroliers eux-mêmes, en les obligeant à puiser dans les profits exorbitants qu’ils recueillent à nos dépens... tout en recherchant des solutions énergétiques alternatives. Les Réunionnais ont montré toute l’efficacité qui est la leur dans ce domaine. Lors de la table ronde de demain, on fera exactement le contraire : sous le haut patronage de ceux qui ont détruit le chemin de fer et condamné l’île au tout- automobile, on va s’employer à dépouiller les Centres communaux d’action sociale, les capacités d’emplois des maires… pour remplir la gamelle de pétroliers qui s’en lèchent déjà les babines. Bon appétit, messieurs...

G.G.-L.


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