Edito

Brûlez les bibiothèques ! Pillez les musées !

Témoignages.re / 3 août 2009

9 avril 2003, l’armée étatsunienne occupe et contrôle Bagdad.
11 avril 2003, le sac du musée de Bagdad a lieu sous le regard indifférent des militaires US. Donald Rumsfeld justifia ainsi ce pillage : « Ce sont des choses qui arrivent ».
« Le pillage, qui a commencé peu après que les troupes américaines aient pris le contrôle de Bagdad, est considéré comme l’un des plus grands désastres culturels dans l’histoire récente du Moyen-Orient […] Les centaines de vandales qui ont fracassé des poteries anciennes, vidé des vitrines et emporté les objets en or et d’autres antiquités du musée national de l’Irak ont tout bonnement procédé au pillage des témoignages de la première société humaine […] 80% des 170.000 objets inestimables du musée, dont des tablettes de 5.000 ans témoignant des débuts de l’écriture, un calendrier de 10.000 ans ainsi qu’une harpe en or et ivoire trouvée à Ur, lieu de naissance d’Abraham ont disparus (1) ».
La bibliothèque nationale, renfermant tous les livres et thèses publiés en Irak, fut incendiée. L’immeuble des Affaires religieuses ayant connu le même sort, ce sont des exemplaires du Coran dont les enluminures avaient été réalisées il y a plus de 1000 ans qui ont été réduits en cendre.
Un archéologue, McGuire Gibson expliqua : « c’est comme une lobotomie. On a effacé la mémoire profonde d’une culture millénaire ».
Nous avons été nombreux à l’époque, à croire à l’information de pillards, vandales incontrôlés, ignares de la valeur de ce patrimoine. Puis on a appris que 89% des Irakiens étaient alphabétisés, conscients et fiers d’appartenir à l’une des plus anciennes civilisations.

Aujourd’hui, les déclarations des assaillants US eux-mêmes, nous apprennent que ces pillages, ces destructions ont été voulus. Il s’agissait, en détruisant ainsi le prestigieux passé de l’Irak — patrimoine de l’humanité — d’annihiler toute capacité des Irakiens à se ressaisir et leur interdire d’être en mesure de faire face à la « nouvelle civilisation » qu’il convenait d’implanter en Irak (2).

Loin de moi l’idée de ranger les opposants à la MCUR dans le camp des barbares étatsuniens. Simplement attirer l’attention de chacun : lorsque la plus puissante armée du monde part en guerre contre un peuple, la consigne est désormais : « Brûlez les bibliothèques, pillez les musées ! ». En somme, il s’agit de faire disparaître tout ce qui peut permettre à un peuple de savoir qui il est, de se repérer dans le monde par rapport à son « kisanoulé », de le priver des briques essentielles de son histoire, de le lobotomiser.

L’exemple de cette barbarie conduira-t-il certains des actuels détracteurs de la MCUR à réfléchir et à engager le dialogue ? D’autres parmi eux prendront-ils enfin conscience que le danger n’est pas d’établir ce qui est constitutif de notre histoire, de notre identité, mais bien au contraire de vouloir l’occulter ?

« Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » a dit l’écrivain-ethnologue malien Amadou Hampâté Bâ. Se pourrait-il qu’ainsi avertis, ce soient des Réunionnais eux-mêmes qui se livrent à des tentatives d’autodafé de notre culture ?

Jean Saint-Marc

(1) Los Angeles Time "Restoring a Treasured Past". http://articles.latimes.com/2003/apr/17/opinion/ed-museum17
(2) Déclarations de Peter McPherson, Paul Bremer et John Agresto.


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