Edito

Candide au pays des kangourous

Geoffroy Géraud-Legros / 10 mai 2011

Disparu la semaine dernière, Bernard Stasi avait provoqué en son temps un large débat par le biais d’un livre intitulé : "L’immigration, une chance pour la France". Écrit qu’ont fait mine d’oublier tous ceux qui, conventions obligent, se sont joints au chœur des éloges, à commencer par Nicolas Sarkozy, grand adepte du charter et de l’arrêt en gare des trains d’immigrés. C’est, on le devine, sans le vouloir que Jean-François Sita a lui aussi rendu une sorte d’éloge posthume au grand homme des centristes, déclarant avant-hier en conférence de presse que « l’Australie est une chance pour La Réunion ». Il faut dire que le vice-président de la Région est à bonne école pour ce qui est de la citation mal ajustée : on se souvient que son patron Didier Robert avait inauguré sa mandature en confondant Nietzsche et Gandhi – pourtant pas vraiment le même genre de bougs. Bref, nous dit Jean-François Sita, l’Australie, c’est fantastique. Les Australiens sont « friands de culture » – ce qui ne veut pas dire grand-chose, et en conséquence, ils vont venir chez nous pour en déguster [de la culture]. Pourquoi, dès lors, avoir tout misé sur Adélaïde, uniquement accessible depuis Maurice, alors que Sidney est relié directement à La Réunion ? « Sidney est la capitale économique », répond Jean-François Sita, fin géographe. « Mais à Adélaïde », enchaîne-t-il, « il y a l’un des plus gros festivals d’Australie ». Ah tiens, dans la phrase précédente, on avait cru comprendre que le but était de faire venir les Australiens chez nous, se gorger de culture, en passant d’abord par l’île Maurice. Cela dit, M. Sita n’a pas tort : c’est à Adélaïde que s’est tenu, il y a quelques mois le French festival. La Région Réunion y a envoyé plus d’une centaine de représentants et d’artistes, Didier Robert en tête. Le programme qui avait circulé en amont du départ de nos fringants émissaires prévoyait d’assouvir la fringale de culture, qui étreint les pilor et assèche les gozié de nos amis australiens, à coup de veaux marengo et de bœufs bourguignons.
"Témoignages" ayant daubé (sans jeux de mots) ce menu fort peu réunionnais, les organisateurs avaient fini, dit-on, par servir quelques kari à leurs hôtes d’Adélaïde. Ils ont dû d’autant mieux passer que le sel de l’addition a été tout entier absorbé par la Région Réunion. Et oui, nous dit Jean-François Sita, qu’il aille en Australie ou ailleurs, il paye tout. On le comprend : cela évite les pénibles et mesquines négociations, tractations et efforts pour trouver des financements, qui empêchent les voyages de coopérations d’être les moments de délassements et de défoulaz qu’ils devraient être. D’habitude, cela passe inaperçu. Manque de bol, à Adélaïde, le tandem Robert-Sita s’était retrouvé sur une estrade à entendre le Premier ministre du lieu (l’État d’Australie du Sud) dire qu’il n’investirait pas chez nous, qu’il ne signerait rien qui l’engagerait envers la Région et qu’il ne mettrait jamais les pieds à La Réunion. Et tout cela s’est retrouvé en prime dans le plus grand journal du lieu. Ce que sachant, les journalistes présents à la conférence de presse d’avant-hier (nous n’étions pas invités) n’ont pas plus avalé les couleuvres de M. Sita que les masses de touristes annoncées ne se sont nourries aux mamelles de notre culture ! Et pourtant, les Australiens sont là, nous affirme mordicus le vice-président de la Région. La preuve ? « Quelqu’un » le lui a dit « à la maison du volcan ». Les choix de M. Sita seraient-ils dictés par des intérêts sur place ? Absolument pas, répond-il, admettant pourtant qu’il se rendait en Australie bien avant d’entrer en politique, pour y défendre la culture. Un genre de Candide au pays des kangourous, qui s’y promenait les mains dans les poches pour, dit-il « y défendre la culture ». Un but élevé, dont l’évocation devrait faire taire les trop grands causeurs qui prétendent, dans le milieu de l’immobilier, qu’une entreprise du Sud de l’île rénoverait certain hôtel. De toute manière, avertit-il, « le débat sur ces choix n’a pas lieu d’être ». Au maire de Saint-Leu, il avait crié « ferme ta gueule, t’y connais rien ». Finalement, on progresse…

G.G.-L.


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