Edito

Drame sur fond de casse sociale

Geoffroy Géraud-Legros / 4 mai 2011

Horrifiés, les Réunionnais ont appris hier matin que six coups de feu avaient été tirés au centre des finances publiques du Tampon, blessant deux agents du trésor public. Un fait-divers, premier du genre dans notre île, qui montre que l’exercice du métier de fonctionnaire comporte désormais des risques inacceptables dans un État républicain.
Devenu malheureusement fréquent sous d’autres cieux, ce type d’évènement appelle habituellement une série de commentaires qui ont tous, sans doute, leur part de vertu explicative. On parlera probablement de la condition psychique de l’auteur des coups de feu - qui a incendié sa propre case avant d’être interpellé par les forces de l’ordre -, de ses problèmes économiques et/ou familiaux, et peut-être de sa condition sociale.
On évoquera, sans doute, le phénomène de la violence extrême, dit de « ramboïsation ». On évoquera ensemble le rôle des médias, la dégradation du vivre ensemble, l’atomisation croissante des individus dans notre société en pleine transformation. À un autre niveau, l’affaire fera plusieurs jours durant l’objet de l’attention de nos médias, et on peut en prendre le pari, des radios qui ouvrent l’antenne aux commentaires des auditeurs. Avec plus ou moins de pertinence, ceux-ci donneront leur avis sur les causes de cette tragédie.
Il n’est pas dans notre intention - et moins encore dans nos habitudes - de nous lancer dans pareille prospective : l’économie mentale et humaine d’un drame où l’on a cherché à tuer doit impérativement être appréciée par des spécialistes. Leur travail doit être épargné par les interférences des médias, du sens commun et du ladi-lafé.
Notre première pensée va bien évidemment aux victimes, attaquées en plein travail sans pouvoir se défendre, ni s’enfuir. Ce qui nous frappe, c’est la facilité avec laquelle un homme a pu se rendre dans un lieu dévolu au service du public, tirer à plusieurs reprises sur des agents, ranger son arme, remonter sur son scooter et rentrer à son domicile pour l’incendier, avant de se rendre finalement aux forces de l’ordre.
Peut-on admettre que dans une République, les serviteurs de l’État servent de cible, sans que leur sécurité soit assurée ? Il y a pourtant belle lurette que les syndicats soulèvent le problème de la sécurité des agents et des usagers au sein du service public... et il suffit de se rendre dans nombre de nos perceptions (et dans d’autres services publics) pour y constater le règne de la vétusté, de la promiscuité, de la surpopulation d’administrés confrontés aux déficits de personnels.
Sans parler de l’absence complète de dispositifs tels que vitres ou alarmes qui garantirait un minimum de sécurité aux agents publics. Or, cette indigence des moyens publics est chose voulue. Elle découle de l’application d’une doctrine qui prône la réduction la plus drastique des moyens alloués à l’action publique, dont seules sont exemptes les structures répressives.
Dans un contexte où le déclassement et la pauvreté croissants rendent les situations des administrés de plus en plus difficiles à gérer, les antennes de l’action publique deviennent autant d’étuves sociales surchauffées, où les dérapages peuvent mener au pire. Le drame du Tampon s’est bien déroulé sur fond de casse du service public.

 G.G.-L. 


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