Edito

État-électricité : des intérêts consanguins

Geoffroy Géraud-Legros / 28 avril 2011

"Atteinte grave et manifestement illégale au droit de grève" : c’est par ces termes peu équivoques que le tribunal administratif a qualifié la décision prise par le préfet, de procéder à des réquisitions de personnel en plein conflit social de la Séchilienne-SIDEC. Une annonce qui, on s’en rappelle, avait encore attisé les outrances qui se déversaient non-stop sur les ondes de certaine radio et sur les forums Internet. Se relançant les uns les autres, un petit groupe d’auditeurs exigeaient entre autres la « liste » des réquisitionnés, se proposaient de « former des milices » pour aller « arrêter » ceux des grévistes qui se déroberaient à l’arrêté préfectoral.

On pourrait, certes, déplorer la décision hâtive d’un représentant de l’État qui, dans le but de courtiser une certaine humeur populiste, n’hésite pas à prendre une mesure fort visiblement — manifestement, dit le juge administratif — illégale.
On aurait tort. Le comportement préfectoral en l’espèce ne fut ni léger ni irréfléchi. Il n’est que la traduction de l’intimité qui domine les rapports entre l’État et les grands intérêts de l’électricité à La Réunion.

La même connivence avait été établie en son temps dans le secteur, pas si lointain, des hydrocarbures. Dans un rapport consacré à la question des carburants dans l’Outre-Mer, la Haute autorité de la concurrence avait résumé en une formule-choc la collusion entre le représentant de l’État et les pétroliers. Ces derniers, nous apprenait le rapport « propose un prix au préfet, qui s’exécute ». Cette consanguinité d’intérêts connut une expression proprement politique lorsque Pierre-Henry Maccioni apporta une bienveillance confinant au soutien au mouvement mené par Joël Mongin, qui tentait de faire payer par le consommateur réunionnais une hausse d’essence compensée ailleurs par la solidarité nationale.

La célérité du préfet actuel à exercer la pression d’une réquisition sur les syndicalistes d’EDF s’inscrit dans le même ordre d’idée. Étroitement lié à EDF, qui elle-même achète son électricité à la Séchilienne-SIDEC, l’État n’hésite pas à bafouer un droit fondamental pour assurer la continuité des profits.
Nous écrivons bien : des profits, et non du service public. Car l’esprit de service public aurait consisté à assurer un minimum de dialogue social entre des syndicalistes qui demandent l’application d’une loi et leur direction. Mais le respect de la loi et des partenaires sociaux sont des valeurs qui, sans doute, échappent au fonds de pensions américain qui contrôle la Séchilienne-SIDEC... et dont le préfet, dirait-on, protège les intérêts.

G.G.-L.


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