Edito

Francis Jeanson : « nous sommes l’autre face de la France »

Mort d’un héros modeste et discret.

Témoignages.re / 5 août 2009

Samedi, le philosophe Francis Jeanson, fondateur d’un réseau — les "porteurs de valise" — de soutien à la Résistance algérienne est mort à 87 ans.
La guerre d’Algérie a vu des centaines d’intellectuels parmi les plus prestigieux, prendre leurs responsabilités en sachant qu’ils encouraient des peines de prison pour « faits de trahison en temps de guerre » et, au minimum, la perte de leurs fonctions, l’interdiction d’exercer, de publier, etc.
À la Toussaint 1954, lorsque le peuple algérien se soulève, peu nombreux sont les journalistes qui acceptent d’aller regarder ce qui se cache derrière les communiqués officiels dénonçant les “rebelles”. Quant aux partis se réclamant de la gauche, ils firent preuve d’aussi peu d’imagination et de créativité face à cette guerre coloniale qu’ils n’en montrent aujourd’hui face à la guerre économique menée contre les plus pauvres sous le vocable commode de mondialisation.
Pourtant, quelques mois à peine après la Toussaint 1954, brisant le silence d’un consensus mou autour d’une fiction selon laquelle l’Algérie « c’est quand même la France, non ? », Francis et Colette Jeanson publièrent "l’Algérie hors la loi". Ce livre emblématique ouvrit les yeux de l’opinion sur le mythe des « départements français d’Algérie », en réalité une colonie où, lors des élections la voix d’un Français d’Algérie d’origine européenne valait à elle seule, les voix de huit Algériens qu’on appelait pourtant « citoyens de France » … et comme si cela ne suffisait pas, le bourrage d’urnes était promu au rang d’actes patriotiques.
« Mais c’est en 1957 que le livre va devenir un instrument essentiel de la dénonciation de la guerre et des tortionnaires et que s’ouvre un front éditorial. La chape de silence, qui a pendant des mois couvert l’usage de la torture, est brisée avec la parution, aux Éditions de Minuit, du livre de Georges Arnaud et Jacques Vergès, "Pour Djamila Bouhired". Ce n’est pas le premier document accusateur, mais le premier qui sort de la confidentialité. Ce document amène Pierre Henri Simon, à écrire "Contre la torture", suscitant un éditorial d’Hubert Beuve-Méry, dans lequel on peut lire cette terrible conclusion : les Français « n’ont plus tout à fait le droit de condamner dans les mêmes termes qu’il y a dix ans les destructions d’Oradour et les tortionnaires de la Gestapo ». La publication de "Pour Djamila Bouhired" marque un tournant ; le grain de sable est dans la machine de guerre et de propagande, le droit et la morale sont opposés à la raison d’État (1) ».
Le réseau Jeanson sera démantelé en février 1960. Le 5 septembre 1960, premier jour du procès, 121 intellectuels publièrent la "Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie" plus connue sous le nom de "Manifeste des 121". Tous payèrent chèrement leur engagement.
Cependant, ce premier démantèlement ne freina pas les actions de soutien aux résistants. Le procès des membres les plus importants du réseau fut mis à profit par les avocats de la défense, dont Jacques Vergès, Gisèle Halimi, Roland Dumas, etc. pour populariser en les légitimant, les actions des accusés.
On connaît la suite. L’Algérie devenue indépendante, son premier président, Ahmed Ben Bella déclara : « L’appel des 121 a retenti comme un coup de tonnerre pour nous, dirigeants de la révolution algérienne, comme pour beaucoup d’Algériens. Cette prise de position nous a prémunis, il faut le reconnaître, contre la haine (…) Je me rappelle des porteurs de valise, des avocats, avec émotion. C’étaient les meilleurs des Français, les meilleurs des Algériens ».

Jean Saint-Marc

(1) Nils Andersson, éditeur et journaliste. Extraits de son intervention au colloque "17 et 18 octobre 1961 : massacres d’Algériens sur ordonnance ?".


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