Edito

Ici et là-bas

Geoffroy Géraud-Legros / 12 mai 2011

Les ténèbres entourent toujours la mort de boat-people fuyant les combats qui opposent les forces du gouvernement libyen aux troupes de l’ancien numéro deux du régime, basé à Benghazi. Selon le quotidien britannique “Guardian”, un bâtiment de l’OTAN aurait croisé la route de l’esquif où s’entassaient 72 réfugiés, majoritairement des travailleurs d’Afrique sub-saharienne employés en Libye… et aurait poursuivi son chemin sans leur porter secours. 61 d’entre eux seraient morts de soif et de faim, au terme d’une interminable dérive de 16 jours, rapportent les rescapés, qui affirment que leur embarcation aurait été survolée par deux aéronefs, avant de passer à quelques encablures d’un porte-avions. Pour le “Guardian”, le navire décrit par les miraculés n’était autre que le porte-avions français Charles-de-Gaulle. Faux, rétorquent sans surprise les responsables militaires français, qui affirment que le porte-avions se trouvait à 500 kilomètres de là. Et invoquent une série de considérations techniques qui, selon eux, jettent le doute sur le récit des migrants. S’il avait fait pareille rencontre, a expliqué un haut gradé, le Charles-de-Gaulle n’aurait pas envoyé d’avions, mais un hélicoptère. Enfin, les navires qui entourent le porte-avions auraient sans doute repéré le bateau livré aux courants de la Méditerranée.
« Ce n’est pas nous non plus », s’exclament en cœur les États-Unis et l’Italie, ce qui nous permet au passage d’apprendre que pas moins de trois porte-avions sont engagés dans ce conflit contre un pays de 6 millions d’habitants. Chacune des parties s’abritant derrière des considérations dont il sera bien difficile d’établir la véracité, il est probable que la lumière ne sera jamais faite sur ce drame. Les responsabilités, en revanche, peuvent d’ores et déjà être établies : elles incombent pleinement aux puissances coalisées, qui ont fait le choix délibéré de l’action militaire en faveur du camp « rebelle », sans même mettre en place une intervention humanitaire minimale en direction des réfugiés. Une telle initiative aurait pourtant apporté un semblant de conformité aux principes de l’ONU, sans alourdir la facture de contribuables qui paient déjà des missions d’avions à plusieurs dizaines de milliers l’heure et des tirs de missiles à un million d’euros la pièce. Mais les droits de l’homme ne sont guère le sujet de la guerre de brigandage qui se livre derrière le paravent défraîchi d’une résolution des Nations Unies initialement limitée à une zone d’exclusion aérienne.
Les officiers français s’affirment donc blancs comme neige dans l’affaire des 61 disparus. Non seulement parce qu’ils étaient ailleurs et que ce n’était pas possible, mais aussi, nous dit un amiral drapé dans sa dignité, parce « qu’un refus d’assistance serait absolument inimaginable » au regard des principes de la Royale. Là, tout de même, le lecteur réunionnais ne peut s’empêcher de tiquer, et de se demander ce que valent les explications données ici et là-bas. Parce que si les gars de la marine sont si sourcilleux sur le chapitre du devoir de secours, on se demande bien comment des centaines de Comoriens ont pu périr ces 15 dernières années en tentant de franchir les 70 kilomètres qui séparent Anjouan de l’île de Mayotte…

G.G-L.


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