Edito

Innocent, certes, mais une fois exécuté

Témoignages.re / 7 septembre 2009

Fin du juge d’instruction. Nombre de justiciables n’y voient pas une tragédie. Accablés de dossiers toujours plus techniques, les magistrats eurent le choix de se rebeller en expliquant leur ras-le-bol. Quelques-uns s’en sont montrés capables et de belle façon. La majorité a opté “profil bas”, plan de carrière et, certains parfois, ont préféré rendre des services politiques plutôt que la justice. À La Réunion, on a connu.
Est-ce à dire pour autant que le cours nouveau nous ravisse ? Pas vraiment. On nous promet une justice à l’américaine où défense et accusation sont placées — y compris “géographiquement”—, sur un pied d’égalité, le juge apparaissant comme l’arbitre. Mais, sortis des studios d’Hollywood, la distance entre une justice équitable et les jugements rendus ne manque pas d’inquiéter. Comment la France entend-elle corriger la principale tare de la justice à l’américaine ? Tu as des sous ? À toi les avocats prestigieux, les détectives, les experts de renom, etc. Et tes droits sont respectés.
Tu es pauvre ? Là, c’est galère et tu peux —même innocent—, finir en prison, voire être condamné à mort.
C’est la terrible histoire de Todd Willingham condamné à mort en 1992 accusé d’avoir volontairement déclenché l’incendie dans lequel périrent ses trois filles (2 ans et jumelles d’un an). Refusant de toutes ses forces de plaider coupable, il passe 12 ans dans le couloir de la mort, à Huntsville, (Texas), il est exécuté le 17 février 2004. Une ultime fois, il proteste de son innocence : « La seule chose que j’ai à dire : je suis innocent, j’ai été condamné pour un crime que je n’ai pas commis. »
La modeste maison en bois et placo où il habitait prend feu le 23 décembre 1991. Son épouse est alors à l’Armée du Salut pour y obtenir des jouets usagés destinés au Noêl de ses filles. La maison s’embrase, le père se précipite, brave le feu, mais ne parvient pas à sauver les petites. Les voisins l’extirpent du brasier, la police le menotte pour qu’il ne puisse y retourner.
Place aux “experts” en incendie. Examinant la vidéo qu’ils ont tournée sur les lieux, et influencés par la série télévisée "Watchmen", ils ont tôt fait d’assimiler le malheureux père à un tueur de fiction—Rorschach— dont l’arme favorite est l’incendie criminel. Ces deux olibrius vont conclure à un incendie criminel dont le père est l’auteur : « Ses enfants le gênaient quand il se saoulait à la bière ou lorsqu’il jouait aux fléchettes ». Il aurait donc versé un « produit accélérateur de feu » pour que la maison brûle rapidement. L’expert-psychiatre le qualifie de « sociopathe très dangereux » … alors qu’il ne l’a jamais rencontré.
Ébranlés, les témoins changent de version : le père désespéré risquant sa vie pour ses enfants, est dépeint comme n’ayant fait aucun effort pour les secourir. Flèche fatale, son compagnon de cellule, un multirécidiviste, drogué, sous dépendance médicamenteuse, déclare que Willingham a reconnu être l’auteur de l’incendie.
Malheureusement, Willingham est au Texas, là où, depuis 1994, sévit un gouverneur nommé G.W. Bush. Son attrait pour la peine de mort est connu : il refusera de suspendre l’exécution de 152 condamnés à mort.
Un éminent spécialiste de renommée mondiale, Gerald Hurst, s’intéresse au dossier. Rapidement il établit que l’incendie est accidentel. Le gouverneur maintient l’exécution.
Depuis, une commission spécialisée et deux journaux : “New Yorker” et “Chicago Tribune“ ont engagé deux experts dont Craig Beyler à l’autorité incontestable. Même conclusion : accident et donc innocence du père.
Sur indications de l’expert, la maison est restaurée avec les même matériaux et meublée à l’identique. Sous contrôle des pompiers, le feu a été provoqué à l’endroit scientifiquement déterminé par les experts. En 4 minutes, la maison est un brasier. Exactement ce que les témoins et les pompiers avaient décrit à l’origine.
Todd Willingham est innocent, certes, mais mort.
Les preuves de son innocence ont nécessité l’intervention d’experts mondialement connus et la reconstitution de l’incendie. C’est donc parce que trop pauvre, que Todd Willingham, innocent a été supplicié.
Le pire étant que deux juges de la Cour suprême ont affirmé que l’exécution d’un homme ayant prouvé son innocence restait « valable » dans la mesure où il a bénéficié d’« un procès juste et équitable ».
La justice à l’américaine ? On a bien du souci à se faire.

Jean Saint-Marc


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