Edito

La mondialisation du pire

Geoffroy Géraud-Legros / 7 janvier 2011

Depuis plus d’une année maintenant, les médias consacrent régulièrement des sujets à la réapparition d’une activité que l’on croyait disparue, ou, tout au moins, circonscrite à quelques points chauds du globe : la piraterie. Issues des côtes somaliennes, de véritables flottes équipées pour l’abordage et la prise de contrôle d’autres navires sillonnent l’Ouest de l’océan Indien. Après avoir concentré un temps leurs attaques sur l’espace compris entre Socotra, Aden et les rivages d’Oman, les pirates s’aventurent désormais de plus en plus au Sud.

Souvent, ces escadres se décomposent en flottilles de vedettes légères destinées à mener les attaques, et en bateaux-mères, qui servent au ravitaillement des premiers ainsi qu’au stockage des prises et à la détention des otages.

On a tout dit, ou presque, de cette nouvelle flibuste et de ses auteurs. On y a vu la conséquence de la déliquescence qui frappe l’État somalien depuis la chute du gouvernement de Siad Barre en 1991 et l’échec de l’expédition pieds-nickelés des États-Unis, interrompue par une défaite militaire en 1993. On y a vu la main des seigneurs de la guerre, et de l’Islamisme radical. On y a vu, aussi, les actes désespérés d’habitants de la côte somalienne poussés vers la piraterie par l’écroulement de l’État et des activités de la pêche et de l’agriculture. Toutes ces explications comportent une part de vérité. Mais comme le révèle un rapport d’une ONG publié récemment, la piraterie est loin d’être une aventure hasardeuse. Plusieurs enquêtes montrent que des financiers, situés dans les Émirats et d’autres États de la péninsule arabique, et intégrés dans des circuits capitalistes tout à fait légaux, financent de véritables entreprises de piraterie… et en retirent, après partage du butin, de juteux bénéfices. Sur les ruines d’une corne de l’Afrique dévastée, sur les rivages d’une Afrique et d’une Asie appauvries, c’est ainsi un nouveau secteur économique qui se développe à grande vitesse, couvrant une portion de plus en plus large de l’océan Indien. Les Réunionnais sont concernés. Non que notre île soit dans l’immédiat ciblée par les pirates… mais parce que l’émergence de ces activités est très visiblement en train de servir de justification à un accroissement de la présence militaire des grands États, faisant reculer encore le projet d’un océan Indien zone de paix.

Une activité militaire accrue pour de bien piètres résultats : déjouant la surveillance des flottes en mission dans la zone, les pirates étendent aujourd’hui leurs opérations jusqu’à quelques encablures des côtes malgaches et comoriennes. Éradiqueraient-elles demain le fléau, il n’est pas certain que les forces navales qui se pressent autour de nous se retireraient : le monde basculant vers l’Orient, les grandes puissances auraient tout intérêt à demeurer dans les eaux de l’océan Indien. Et c’est sans que les Réunionnais aient leur mot à dire, ou soient même informés par leurs médias, que se met en place cette mondialisation du pire.

GGL


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