Edito

La mort d’un mythe

Geoffroy Géraud-Legros / 3 mai 2011

Avant-hier, les insurgés de Benghazi faisaient la nouba dans les rues pour célébrer le meurtre de l’un des enfants du Colonel Kadhafi, tué par une bombe tirée par l’OTAN sur son domicile, en application d’un mandat visant à « la protection des populations civiles ». Quelques dizaines d’heures plus tard, il est annoncé qu’au Pakistan, des soldats américains ont fait irruption dans une maison discrète des environs d’Islamabad. Après quarante minutes de combat, ponctuées, semble-t-il, par l’explosion d’un hélicoptère, les agents des forces spéciales quittaient le lieu de l’affrontement, emportant la dépouille de l’organisateur de l’assassinat de masse du World Trade Center. Big party dans les rues de New York, congratulations dans les chancelleries et soulagement visible dans de nombreuses couches de la population afghane non pachtoune.

Il serait illusoire de croire que le terrorisme disparaîtra avec celui que CNN et Alain Juppé nomment d’une même voix « le visage de la terreur ». Le terrorisme des groupuscules armés, qui se donne pour but de frapper le plus grand nombre de faibles et d’innocents, existera aussi longtemps qu’il pourra dévoyer les revendications des damnés de l’ordre mondial, que celui-ci se nomme « nouveau » ou non. Certes, comme le dit Alain Juppé, « ceux qui sont attachés aux droits humains » ne verseront pas de larmes sur le cadavre d’Ousama Ben Laden. Néanmoins, « ceux qui » considèrent qu’il ne pourra y avoir de respect des droits humains effectifs sans vérité et sans justice ne peuvent que regretter que l’arrestation n’ait pas eu le dénouement que le Président Obama dit avoir souhaité en donnant son feu vert à l’intervention : capturer le fondateur d’Al-Quaëda et le livrer à la justice.
Un problème, soit dit entre parenthèses, que M. Juppé connaît bien : alors qu’il était premier ministre, les gendarmes d’élite avaient tué Khaled Kelkal, membre du GIA et organisateur présumé de la vague d’attentats de 1995. Mort, le jeune terroriste emportait avec lui les secrets de l’organisation française du GIA… des secrets qui, dit-on, auraient pu provoquer quelques gênes dans des milieux pourtant a priori bien éloignés de l’islamisme radical.

Ousama Ben Laden ne parlera à personne du temps où il travaillait pour la CIA, contre les troupes soviétiques en Afghanistan. Un temps où les États-Unis déversaient sur les montagnes afghanes des versions du Coran radicalisées à outrance, imprimées dans les laboratoires de guerre idéologique situées au Pakistan voisin. Un temps où Bernard-Henry Lévy glorifiait, sous le nom de « résistants », les islamistes radicaux venus de tout le monde musulman combattre l’hydre soviétique « athée », lance-missile « stinger » à 300.000 $ pièce en mains. Il ne parlera pas de ses relations avec Washington dans la période qui suivit le retrait de l’URSS du champ de bataille afghan. Il ne précisera jamais la nature de ses échanges avec les services pakistanais, fort liés aux États-Unis, dont le régime d’Islamabad est l’allié le plus décisif dans la région.
La disparition de la figure de Ben Laden ne nous apportera donc ni lumière, ni paix durable. Elle nous offre, en revanche, la chance d’un retour à la raison. Car avec le chef d’Al-Quaïda, c’est un mythe qui disparaît : celui, imprimé dans les consciences pendant une décennie, d’un homme quasiment seul, régnant du fond d’une caverne sur un empire invisible du Mal, sans internet ni téléphone et sans autre instrument que la magie de ses imprécations contre les Croisés, les Infidèles et les Juifs. Dix ans durant, l’Occident s’était mis à croire à l’antique mythe persan du Vieux de la Montagne : combien de documentaires, de reportages, d’enquêtes ont emmené les téléspectateurs que nous sommes dans le secret des cavernes de Tora-Bora et dans le fond des gorges du Waziristan, repaires du Mal dignes des romans d’aventures coloniaux de la fin du XIXe siècle !

La fin d’Ousama Ben Laden dans une maison qui a coûté plus d’un million de dollars, située dans une banlieue bucolique, villégiature estivale de l’élite pakistanaise qui, cerise sur le gâteau, abrite une académie militaire, montre quelles contradictions et quels axes tortueux travaillent la « guerre contre le terrorisme ». La traque achevée, il sera désormais difficile aux États-Unis et à leurs Alliés de justifier leur présence militaire en terre afghane, où elle est plus impopulaire que jamais. On entend déjà fuser les arguments favorables à une continuité de l’occupation. Qu’importe. Sans chasse au fantôme, celle-ci est condamnée à ne plus apparaître que pour ce qu’elle est : une opération de contrôle des richesses naturelles, des voies stratégiques et du commerce de l’héroïne qui prospère depuis l’arrivée des troupes de la coalition. Le mythe du Mal incarné est mort. Bientôt tombera celui de la guerre humanitaire. Sans doute, d’abord, aux yeux du peuple américain.

G.G.-L.



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Messages






  • l’histoire de l’ETA nous rapelle qu’il ne suffit pas de décapiter le leader pour en finir avec une organisation teroriste....dès qu’un " chef historique " était abattu , un autre prenait sa place...la fin d’al quaida n’est donc pas pour demain !
    en revanche , et c’est ce qui à mes yeux , en dehors des visées politiques de popularité d’obama , explique le " pourquoi maintenant " c’est la situation au moyen-orient et en egypte en particulier , mon hypothèse étant un deal entre américains et islamistes modérés , genre.." laissez-nous BL , nous vous laisserons exister politiquement "
    si mon hypothèse était exacte , il serait interressant d’observer l’évolution de la situation en tunisie , egypte etc...mais aussi les négociations de paix entre israel et les palestiniens....mais à ce jour , le centre des préoccupations géo-stratégiques de la zone est la syrie et là aussi , y aurait-il en sous-marin des négociations pour en finir avec le régime hassad ?....qui sait !
    nous saurons dans les mois qui viennent si l’exécution de BL aura servi de catalyseur à
    une montée de la haine anti-occidentale ou à une ouverture vers un apaisement dans la
    région...espérons que nous assisterons à une relance du processus de paix !

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  • Kill Bin Laden

    Oussama Ben Laden n’est plus…
    Je voudrais envoyer aux plus proches du défunt un petit billet pour leur exprimer mes doléances plutôt que mes condoléances…
    Mais je ne sais pas à qui les adresser.
    A l’Amérique qui en a fait un guerrier puis un meurtrier et enfin un fou à lier qui croyait détenir le verbe sacré.
    A Israël, qui n’a jamais feint de le craindre, mais qui a néanmoins subtilisé son anathème pour transformer ses élus en électeurs et ses ennemis en états unis.
    Ou bien aux services secrets du monde entier qui ont fait semblant de le pourchasser ou fait exprès de l’épargner.
    Mais tout compte fait, on ne dira jamais à qui ses crimes ont profité sous peine de se mettre à dos tous les réseaux de la désinformation.
    Quant à l’Arabie, elle n’a désormais plus rien à se reprocher, elle peut se rapprocher de Dieu et cesser de lui cacher son jeu : en lui avouant enfin qu’à part l’or noir, tout le reste est blanc…
    Ben Laden est mort… mais ses ombres navrantes sont toujours flottantes dans la mémoire de chaque homme, qui sait que la vérité n’est qu’un tissu de contre-vérités.

    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/05/kill-bin/

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