Edito

La petite société

Geoffroy Géraud-Legros / 10 novembre 2010

Depuis près de 30 ans, on nous chante sur tous les tons les joies des divers « modèles » britanniques. Tout au long des années 1980, on a nous a rabâché les vertus du thatchérisme, à la lumière duquel n’apparaissaient que mieux les tares du modèle républicain de service public "à la française", supposé « bloqué », archaïque, dépassé. Nouveau couplet à l’arrivée au pouvoir de Tony Blair et d’un “New-labour” acquis au libéralisme économique. Voilà, nous disait-on, une gauche résolument moderne : elle privatise avec enthousiasme ? n’a pas peur des marchés, ne s’embarrasse pas d’un discours social vieux comme Hérode.

Résultat : après trois décennies de « réformes », on nous a donné à voir le Royaume-Uni comme un véritable pays de cocagne, à la fois social et libéral, où tout le monde travaille, s’amuse et fait des affaires. Peu ou presque pas de chômage, des assurances et des soins privatisés qui, paraît-il, « marchent », un système scolaire plus tolérant parce que dégagé des contraintes du service public… au pire annonçait-on de temps à autre quelques accidents de train, malheureux dommages collatéraux de la privatisation Pas de quoi fouetter un plat, nous expliquait-on.

On était donc priés de s’extasier. Et d’avoir honte de ce qu’il restait de nos systèmes publics de retraite, de soins, d’éducation. On aurait pu attendre que l’ économie britannique, si respectueuse des règles du libéralisme économique et si bien débarrassée des « archaïsmes » de l’intervention de l’Etat, n’ait pas à faire de gros sacrifices en période de crise. N’était-elle pas adaptée aux exigences de la modernité et de la mondialisation ?

Il n’en est rien. A peine élu, le conservateur David Cameron inflige au Royaume-Uni un plan d’austérité visant à 96 milliards d’euros d’économie, repousse à 66 ans l’octroi de la retraite à taux plein et entier, et décide la suppression de 500.000 emplois. Quelques mois auparavant, le gouvernement de Sa Majesté avait « débloqué des fonds pour sauver la city », ...c’est-à-dire, avait allongé des milliards aux établissements bancaires fauteurs de crise, sans discussion, ni contrepartie.

L’invention de M. Cameron a consisté à décorer cet appauvrissement programmé du titre ronflant de « grande société ». La grande société, a-t-il expliqué, c’est celle où « la vieille dame qui vient de tailler sa haie taille aussi celle de ses voisins, parce que la commune n’a plus les moyens de s’en charger, dans la fraternité, et la convivialité ». La misère avec le sourire : voilà quel est le véritable visage de la « grande société ». Avant-hier, les dirigeants de la « grande société » ont annoncé leur dernière trouvaille : faire travailler gratuitement les chômeurs. Nul doute que nos dirigeants, qui ne sont pas moins « grands » dans leur genre que leurs homologues britanniques, ne sont en train de nous concocter la même potion.

G.G.-L


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