Edito

La solidarité des hypocrites

Geoffroy Géraud-Legros / 4 mars 2011

« Faut-il boycotter Tamoil ? », demandait avant-hier un journaliste de la chaine publique, se réclamant d’une mobilisation relayée par les médias réunionnais. Étrangement, ni le “Quotidien” ni le “JIR” ne se font l’écho de pareille revendication. Notre confrère, soumis aux cadences infernales du journalisme télévisuel, aura sans doute confondu avec les innombrables pétitions qui circulent sur l’internet.

Boycotter Tamoil : l’idée est évidemment inspirée par l’identité des actionnaires principaux du groupe OilInvest, dont les plus influents se recrutent dans les rangs des proches ou de la famille du Colonel Khafafi. D’allure civique, l’initiative contient en creux une idéologie finalement assez identifiée. Car aucun média réunionnais n’a, qu’on sache, proposé de boycotter Total lorsque celle-ci réduisait en esclavage des citoyens birmans.

Aucun journaliste de ce qui était alors RFO n’a enquêté sur la nécessité d’une sanction des consommateurs contre Shell, grands bénéficiaires de la boucherie irakienne. Nous n’avons entendu aucun confrère appeler à l’action collective contre les grands groupes qui interviennent directement dans les guerres civiles africaines. Le rôle de compagnies françaises telles Bolloré est pourtant aujourd’hui déterminant en Côte d’Ivoire… Qui peut encore ignorer qu’il n’y a pas de pétrole « propre » et qu’aucun État autoritaire, au Nord comme au Sud, ne tient en place sans le soutien des compagnies multinationales ?

La nécessité morale d’exprimer une pleine solidarité envers les peuples qui luttent, Afrique du Nord, dans la péninsule arabique et dans le reste du monde, pour une meilleure répartition de la richesse, est une évidence. Mais la solidarité proposée par notre confrère de Réunion Première est digne d’un Tartuffe. Parce que si l’on comprend bien, il est inacceptable que le régime de Khadafi tue… mais il est moral que les dirigeants des États-Unis, de France, d’Angleterre, des Pays-Bas appuient meurtres et pillages commis par des compagnies avec lesquelles leurs dirigeants entretiennent des liens intimes. Mieux : les crimes commis au Sud sont forcément l’œuvre de dictateurs corrompus et sanguinaires, bons pour l’asile. Mais lorsque des exactions comparables sont perpétrées par des gentlemen en costard trois-pièces citoyens de pays où il y a des élections, ils n’appellent aucun commentaire.

G.G.-L.


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