Edito

Le serpent de mer

Geoffroy Géraud-Legros / 27 mai 2011

La fin du titanesque chantier de Basculement des eaux d’Est en Ouest approche. Avant même sa livraison effective, ce grand ouvrage nous rappelle, s’il le fallait encore, combien il est difficile de dominer la nature sur la terre réunionnaise. Et combien les prévisions et les attentes des hommes sont fragiles, face aux épreuves et aux embûches que leur tend cette île accidentée, ravinée, volcanique.

Ainsi, le basculement des eaux aura coûté plus de temps, d’argent et de travail que ce que laissaient croire les estimations. Les travaux, qui devaient s’étaler sur une décennie, auront en réalité duré près d’un quart de siècle. Au lieu des 531 millions d’euros prévus, le chantier aura finalement mobilisé près du double. Les ouvriers ont dû affronter des contraintes immenses, totalement imprévues… telle l’immense poche d’eau phréatique — qui jouait, sans doute, un rôle dans l’écosystème — rencontrée par les travailleurs du roc, qui fit piétiner l’ouvrage près de quatre longues années.
Il aura fallu, au bout du compte, 22 ans pour creuser une trentaine de kilomètres, au prix d’un labeur acharné et d’une lutte permanente contre les éléments.

La construction de la Route des Tamarins montre, elle aussi, toute la démesure qui, dans notre pays, peut s’étendre sur 30 courts kilomètres. Pour franchir la distance qui sépare Saint-Paul de la forêt de l’Étang-Salé, il a fallu ériger plus de 120 ouvrages d’art, résoudre les problèmes les plus inattendus, comme la nécessité de revoir un pont pour protéger les pétrels. Sans compter l’obstruction constante des hommes, qui s’est exprimée par la multiplication des recours et des barrages, trop souvent dressés pour des raisons de basse politique.

Bâtir, à La Réunion, requiert avant tout un exercice préalable de rigueur, mais aussi d’humilité. Car cette terre ne veut appartenir qu’à ceux qui la méritent. Et elle sait, pour le dire, multiplier les creux, les cavernes, les éboulements, les failles, les puits, les rocs, pour ne se rendre finalement qu’à ceux qui auront compris et respecté ses mystères.

Humilité, rigueur, respect de la terre : c’est tout ce qui manque aux promoteurs de la nouvelle route du littoral, qui n’hésitent pas à montrer au peuple les images d’un grand’ œuvre architectural, prévu pour être plus gigantesque encore que les deux autres ouvrages cités. Sans presque faire d’études sur des fonds marins pourtant réputés pour leur difficulté et leur sensibilité sur le plan écologique, en refusant d’avance toute possibilité de faire assumer les inévitables surcoûts par l’Etat, ils prétendent lancer sur les flots une véritable digue de béton, qui supportera 6 voies à 20 mètres par-dessus les vagues, plus une voie pour un chemin de fer. Qui peut croire pareille fable ? Il ne reste plus qu’à souhaiter que ces inconséquents n’auront pas le temps de trop essayer de donner corps à leur mensonge, et d’engloutir l’argent des autres dans un ouvrage qui, au final, n’aura pas plus d’existence que le légendaire serpent de mer.

G.G.-L.


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