Edito

Les chemins de la mémoire

Geoffroy Géraud-Legros / 7 mars 2011

Ce soir, à l’initiative du Komité lané Élie (KLÉ), le parvis de la cathédrale de Saint-Denis accueillera une cérémonie à la mémoire des esclaves de Saint-Leu, révoltés en 1811 contre la domination esclavagiste. Cet évènement s’inscrit dans le cycle de commémorations lancé dans le cadre de "l’Année d’Élie, un combattant Réunionnais de la liberté", à l’initiative de Sudel Fuma, Professeur des Universités et titulaire de la prestigieuse chaire UNESCO.

Que de chemin parcouru ! Au mois de décembre 1966, "Témoignages" avait évoqué en détail, par une série d’articles, l’épopée d’Élie le rebelle, ses combats auprès des esclaves révoltés, sa trahison et le châtiment des révoltés. Le journal et le Parti communiste réunionnais étaient seuls, alors, à hisser le flambeau de la mémoire du temps esclavagiste. Seuls, contre les dirigeants politiques d’une société qui, 20 ans après la loi du 19 mars 1946, tentait désespérément de demeurer coloniale. Seuls, contre ses appareils idéologiques : sa presse, qui avait l’année précédente commémoré les trois siècles de la colonisation. Son école, qui bannissait toute référence à l’Histoire de La Réunion et refoulait la langue créole.

L’Église tenait alors un rôle certain dans le maintien de cet ordre social. Pendant les années 1950, elle avait apporté un soutien décisif à la fraude et à la répression. Mais en 1966, alors que "Témoignages" se souvenait d’Élie, des brèches apparaissaient dans la muraille d’incompréhension et de silence dressée face aux aspirations d’un peuple, maintenant dans l’ombre son histoire et sa mémoire : au cœur de l’Église réunionnaise, des prêtres créoles se lèvent pour faire appliquer en terre réunionnaise les réformes adoptées par le Concile Vatican II. Débuté en 1962 et achevé en 1965, Vatican II ambitionne de remettre l’Église au cœur du siècle et des populations : une vague de démocratisation qui, à La Réunion, menace une classe dominante maintenue par la fraude et isolée dans un ghetto culturel qui la sépare du peuple.

Des conflits qui finirent par dépasser la sphère religieuse : en 1970, Lucien Biedinger, membre du groupe "Témoignages chrétien de La Réunion" (TCR) est expulsé. Peu après, c’est le tour de Reynolds Michels, prêtre "réformateur" de La Rivière des Galets, militant et théoricien d’une foi au service de la libération. Dans les années qui suivent, les militants laïcs ou religieux de TCR jouent un rôle essentiel dans le retour à la lumière de ce que le poète Alain Lorraine nomme le « monde de la nuit ».

Religions populaires, services malgaches, maloya, rituels et spiritualité malbar… prêtres et militants, croyants et non-croyants vont à la recherche de tout ce que la « bonne » société refuse de voir et de considérer. Avec, au cœur, le désir d’œuvrer à l’émancipation et à l’égalité entre les cultes et les cultures. L’histoire oubliée et recouverte de La Réunion, la mémoire de l’esclavage et de l’engagisme, commencent à retrouver droit de cité et de parole. Un apport magistralement recueilli et magnifié par le tout jeune évêque Gilbert Aubry : en forgeant le concept de "Créolie", celui-ci rompt définitivement l’isolement de l’Église : celle-ci entre dans le siècle réunionnais.

En 1966, notre journal avait fait suivre les 12 articles narrant l’histoire d’Élie, d’une série documentaire pointant l’attitude de l’institution ecclésiastique dans le passé et… au présent. 45 années plus tard, la mémoire de la révolte sera évoquée devant la cathédrale, là où les insurgés furent suppliciés. Des acteurs de toutes confessions et de sensibilités très diverses participent à l’année Élie : nous ne sommes plus seuls, à arpenter les chemins de la mémoire.

G.G.-L.


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