Edito

Pour une diplomatie des peuples

Geoffroy Géraud-Legros / 30 mai 2011

Son de cloche unanime dans l’opinion comorienne : la visite de Paul Vergès dans les îles de la Lune y est considérée comme un évènement de première importance, dont les Comoriens attendent les retombées. Accompagné du premier vice-président du Conseil général Roland Robert, le président de l’Alliance a redit son espoir de voir la réalisation prochaine de projets de développement élaborés entre La Réunion et les Comores. Surtout, ce déplacement symbolise, du côté réunionnais, la continuité d’un engagement internationaliste envers cet État âgé de 35 ans à peine, qui est sans doute l’ancienne colonie française la plus meurtrie par les politiques impériales de l’après-colonisation. Ce sont ainsi des armes françaises qui ont présidé aux destinées politiques de l’archipel, et ont tué deux de ses dirigeants, le progressiste Ali Soilih et son premier dirigeant, Ahmed Abdallah. La France n’est pas non plus étrangère à l’agitation continue qui secoue les îles... À cela, il faut ajouter la question de Mayotte, toujours en suspens. Malgré tout, le pays a pu élire un nouveau président dans des conditions acceptables, accomplissant un nouveau pas vers la gestion des affaires comoriennes par les Comoriens eux-mêmes. Pourtant, cet aspect a totalement échappé à la plupart des décideurs Réunionnais et aux médias, qui voient au mieux l’actualité comorienne au prisme de l’exotisme folklorique, ou la lisent, souvent pour le pire, avec les lunettes de l’intolérance et du racisme.

Depuis l’accession à l’indépendance de la plus grande partie de ses possessions outre-mer, la France a montré avec constance quelle était l’orientation fondamentale de sa diplomatie au Sud : défendre ses intérêts d’ancienne puissance coloniale, en remplaçant, lorsqu’il le faut, la négociation par l’intrigue… Quitte à substituer à l’intrigue l’intervention militaire, lorsqu’elle estime ses entreprises et/ou ses alliés locaux pas trop menacés. L’histoire de notre ère, rythmée par les coups d’État à répétition de mercenaires appointés par Paris aux Comores et aux Seychelles et par les basses oeuvres de chancelleries à Madagascar, donne l’exemple de l’ingérence répétée de la France dans les affaires intérieures de pays qu’elle n’a jamais véritablement considérés comme indépendants. Ailleurs, en Côte-d’Ivoire, et même en Libye, soi en-dehors du pré carré traditionnel de la volonté de puissance élyséenne, les armes ont pris le relai du lobbying, sous des mandats onusiens de complaisance. Objectif : stabiliser les intérêts des grandes entreprises françaises, telles que Bolloré ou Total, qui opèrent presque en situation de monopole sur le territoire des anciennes colonies, et s’y comportent même — c’est le cas de la seconde au Congo — en véritables détenteurs du pouvoir politique.

Face à cette relative persistance des mécanismes politiques et économiques de la colonisation, quelle peut, et quelle doit être l’attitude des Réunionnais ? Sachons voir les choses en face : un bref regard à notre histoire passée de « colonie colonisatrice » montre que nous avons eu, nous aussi, notre content de partisans et d’artisans d’une attitude conquérante envers nos voisins. Chacun sait le rôle tenu par notre classe économique au XIXème siècle, dans le drame de la conquête de la Grande Île et de sa sanglante « pacification » par l’armée coloniale française. François de Mahy, député de La Réunion, ministre de la Marine et porte-parole de la bourgeoisie réunionnaise dans les ministères et au Parlement, en fut l’agent central et, à bien des égards, l’instigateur. À cette politique de conquête, nos conservateurs on substitué une diplomatie de propriétaires, dont les acteurs mêlent agrément et intérêts personnels, et partent se faire voir, « bat’ karé » ou faire avancer leurs affaires personnelles en Australie ou à l’Île Maurice. Pareilles équipées de pieds-nickelés ne sont ni payantes ni dignes. Dans le grand désorientement d’une mondialisation sans pilote, face à la muraille que les questions climatiques, démographiques, énergétiques et alimentaires dressent devant l’avenir, une stratégie de co-développement égalitaire et concertée constitue la seule issue collective. L’urgence est à la construction d’une diplomatie des peuples, capable de peser sur les institutions ou de les contourner. La rencontre de Paul Vergès avec les Comoriens est un nouveau pas dans cette direction.

G.G.-L.


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