Edito

Quand la colère me prend

Geoffroy Géraud-Legros / 10 février 2011

Les lecteurs de “Témoignages” le savent : l’auteur de ces lignes n’a guère pour habitude d’adopter un registre personnel ou de faire part de ses sentiments dans ces colonnes éditoriales. Mais il est des évènements en face desquels la posture réfléchie qui doit présider à l’analyse des faits politiques, économiques et sociaux ne tient plus, laissant place à des émotions plus vives.

Et c’est bien la colère qui prend l’éditorialiste, à la vue du scandale que constitue la noyade de Jean-Paul Latchoumy, ce pêcheur de Saint-Louis happé par une vague au Gouffre à Etang-Salé, dont on a retrouvé hier la dépouille. Une colère puisée dans le récit des proches et des membres de famille, qui disent leur colère à eux face au retard des secours, dont l’intervention rapide aurait sans doute pu sauver l’homme des flots. Car ce n’est pas le hasard, l’imprudence qui ont noyé le pêcheur. Ce ne sont pas seulement les éléments déchaînés qui lui ont ôté la vie. C’est bien, aussi, le « manque de moyens » qui a tué.

Le "manque de moyens". Derrière cette formule prononcée tous les jours avec des accents fatalistes, il y a la pénurie et l’impuissance organisées au plus haut niveau, qui frappent de plein fouet ceux dont la tâche est d’assurer la sécurité des individus — et quand il le faut, de leur sauver la vie. Ni les gendarmes, ni les pompiers ne sont à blâmer. Ils sont victimes de l’ignoble logique de boutiquier qui rogne, ronge, coupe, « rabote », comme on dit dans la langue imbécile du pouvoir, leurs compétences et les moyens matériels d’accomplir leur mission. Lorsque l’océan a emporté Jean-Paul Latchoumy, les secours étaient mobilisés par la recherche du petit Matthieu, disparu en mer à Saint-Leu.

Il a alors fallu partager entre les deux zones de recherches les hommes et les équipements, dont l’hélicoptère, instrument décisif dans les recherches en mer. Autrement dit, les sauveteurs de La Réunion sont trop mal équipés pour pouvoir faire face à deux noyades dans le périmètre compris entre l’Étang salé et Saint-Leu. Voilà de quelle protection dispose le Réunionnais, paraît-il citoyen de la République française. Mais peut-on encore qualifier de République un État dont les dirigeants ne servent plus que les riches, et organisent la dégradation des missions les plus essentielles du service public, jusqu’à déclencher la colère de ses juges, et même de ses policiers ? En France comme à La Réunion, la colère est légitime, face à l’abandon programmé des citoyens par un pouvoir qui faillit volontairement à sa mission. Et dont la carence tue.

G.G.-L.


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