Edito

Quand Paris juge La Réunion

Témoignages.re / 17 août 2009

Le corps électoral de La Réunion compte 539.586 électeurs.
Le nombre de personnes âgées de plus de 18 ans et souffrant de la mutilation qu’est l’illettrisme est de 120.000 sur une population active estimée à 300.000 personnes.

|Corps électoral |Inscrits au 07.06.2009 |Illettrés | |%
|La Réunion |539 586 |120 000 |22,23 |%
|Saint-Paul |68 237 |15 169 |22,23 |%

Ce sont donc 22,23% du corps électoral de La Réunion qui souffrent d’illettrisme.
Appliqué au corps électoral Saint-Paulois, le nombre de ces personnes est donc d’environ 15.000.
Sur ces 15.000 personnes combien sont-elles à accomplir leur devoir électoral ? Qui ne sait que, dans de nombreuses familles, la veille du vote, les enfants instruits aident leurs parents illettrés à s’entraîner à la réalisation d’un paraphe lequel, pour sommaire qu’il puisse paraître aux yeux des observateurs, représente une somme d’efforts inimaginable par celles et ceux d’entre nous qui, tout au long de l’année, signent maints documents : chèques, lettres administratives, carnets de correspondance des enfants, etc.
Le jour du vote, sommes-nous toujours conscients de ce qu’il leur faut de bravoure pour aller, sous l’œil des assesseurs, apposer ce paraphe laborieux en face de leur nom ?

À Paris, au n° 1 de la place du Palais-Royal, plus de 200 personnes extrêmement cultivées, hautement qualifiées en droit travaillent tout au long de l’année. Ce sont les magistrats du Conseil d’État.
Chaque semaine ces 200 hauts magistrats étudient des dossiers de plusieurs dizaines de pages chacun. Chaque jour, ces centaines de spécialistes du droit rédigent des notes, des observations, des rapports, des avis, des arrêts. Chacune de ces pièces étant signée, ce sont donc des milliers de signatures que ces hauts responsables de la bonne marche de la démocratie doivent apposer tout au long de l’année.

Leur décision d’annuler les élections de Saint-Paul — en écartant toute expertise graphologique — et en s’érigeant aussitôt graphologues semble indiquer que, pour ces hauts personnages, au 21e siècle, tous les citoyens de la République doivent leur ressembler.

Bien entendu, ils se récrieront : « Pas du tout, la loi prévoit que toute personne ne sachant lire, l’annonce et son vote est alors authentifié par deux témoins ».
Lorsque les trois quarts de la République étaient illettrés, ce dispositif pouvait être admis sous peine de priver la majorité de son droit de vote. Mais aujourd’hui où —qu’on le veuille ou non, consciemment ou inconsciemment— l’illettrisme est stigmatisé, imagine-t-on la violence et l’humiliation ainsi faites aux citoyens illettrés alors même que, chaque fois qu’ils se heurtent à l’écriture, ils recourent à des subterfuges : « J’ai oublié mes lunettes », etc., pour n’avoir pas à reconnaître leur illettrisme ? Leurs paraphes, pour malhabiles qu’ils soient devraient être reconnus comme la volonté farouche de garder leur dignité.
Mais il semblerait qu’à Paris, Place du Palais Royal, l’aristocratie des gardiens du fonctionnement de la République prenne des décisions sans avoir conscience de la violence qu’ils font ainsi subir à 120.000 Réunionnais.

Jean Saint-Marc


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