Edito

Terrorisme intellectuel

Geoffroy Géraud-Legros / 27 juin 2012

C’est ce qu’en jargon de presse, on nomme un marronnier : chaque année, à la même période, la grand-messe du baccalauréat repose la question de l’emploi des jeunes à La Réunion. Chaque année, des enquêtes évaluent le nombre de jeunes diplômés qui ne peuvent accéder à l’emploi. Chaque année, filtrent d’autres chiffres- moins faciles à obtenir : ceux des nouveaux venus dans l’enseignement, ou, faudrait-il dire, des nouveaux entrants, puisque la plupart de celles et ceux qui viennent occuper ces postes sont issus d’Académies métropolitaines. Et n’ont, pour la plupart, aucune attache « matérielle et morale » avec La Réunion. Ajoutons qu’ils n’en maîtrisent pas la langue, ce qui, tout le monde le sait, gêne leur mission.
Pourtant, dans les médias, ce problème ne donne pas lieu à la tralée de sujets “société” qui, chaque année, débattent pour la millième fois de la suppression du bachot, ou compatissent- figure imposée- avec les diplômés malheureux dans leur « insertion sociale ». Et pour cause : le simple parallèle entre le nombre annuel d’enseignants issus de l’Hexagone, et celui des diplômés réunionnais au chômage, enclenche immanquablement la mécanique bien huilée du terrorisme intellectuel, qui étiquette « raciste » toute remise en cause du système existant.
Idem pour la revendication de « préférence régionale », systématiquement assimilée à la xénophobie institutionnalisée prônée par le Front national. Arguments évidemment dictés par la mauvaise foi… Et il en faut une bonne dose, pour mettre sur le même plan le sort de ces fonctionnaires arrivant à La Réunion, billet payé et surrémunération acquise, avec celui des immigrés débarqués en France dans un état de quasi-dénuement, fliqués par des réseaux maffieux et des patrons esclavagistes, rançonnés par les passeurs et les marchands de sommeil. Disons-le : ces jérémiades aux dépens des damnés de la terre, atteignent l’ignoble. Et ne servent au final, qu’à faire taire les contradicteurs.
Pendant ce temps, l’opacité reste la règle du côté des institutions, Rectorat en tête. Ainsi, l’auteur de ces lignes se souvient qu’il y a quelques années, sa recherche du nombre exact d’enseignants entrants s’était soldée par un échange poussif, à 22 heures passées, avec une interlocutrice peu pressée de se présenter, égrenant des chiffres dont elle admit elle-même ne pas être certaine ! Les choses, me souffle-t-on, n’ont guère changé depuis. L’anecdote mise à part, l’irresponsabilité des responsables a et aura des conséquences graves. En étouffant toute recherche de solutions, la bureaucratie et la loi du silence génèrent frustration et ressentiment, contre ceux qui n’y sont finalement pour rien : les enseignants nouvellement arrivés, qui paient pour les vices d’un système. Jusqu’à quand les logiques de réseau, les pesanteurs et les mauvaises habitudes -il faut bien le dire- coloniales de la machine administrative, vont-elles nourrir l’incompréhension, la colère, et au final, la xénophobie ?

Geoffroy Géraud-Legros


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