Edito

Un apartheid de tolérance

Geoffroy Géraud-Legros / 14 juin 2011

Vous avez dit « vivre ensemble » ? À l’instar d’un autre terme dont on use et abuse à tous les bouts des champs médiatiques et politiques – le « métissage » aux vertus mille fois rabâchées - cette formule commence à prendre l’allure du rance. Pourquoi cette soudaine charge, se demandera-t-on, contre des concepts qui, de l’avis général, décrivent l’exemplarité de La Réunion, terre où, dit-on, vivent en harmonie des descendants de Chinois, d’Indiens, d’Européens, d’Africains, de Comoriens et de Malgaches, et où cohabitent à peu près toutes les grandes religions qui existent ? Parce que, si d’évidence il existe dans notre pays une certaine stabilité des rapports entre membres des groupes culturels et religieux qui le composent, la célébration perpétuelle de cette bonne entente tourne, franchement, elle, à l’hypocrisie collective.

D’abord, parce qu’il commence à devenir franchement insupportable de voir de vrais réacs, venus « bat’karé » chez nous en voyage officiel, se décerner au passage un brevet de multiculturalisme exotique en se pâmant devant notre « tolérance », notre « vivre ensemble » et autre « métissage ». Émerveillés de ce que l’on trouve chez nous la mosquée près du temple, l’église pas trop loin et la pagode en bas de la rue, ces messieurs-dames devraient traiter des vrais problèmes qui se posent à la République… au lieu de se concentrer sur des histoires de minarets, de foulard et de hallal et d’ergoter, d’un banc de l’Assemblée à l’autre, sur la meilleure manière de remplir les charters de travailleurs du tiers-monde, à qui on pique pétrole et uranium. Ils pourraient se demander aussi, s’ils ne sont pas pour quelque chose dans les saccages de mosquées, les profanations d’églises et les attaques de camps roms qui se multiplient dans l’Hexagone, à force de ruminer des histoires de « communauté » pour les uns, et de laïcité transformée en idéologie excluante pour les autres. Bref, la tolérance, ça devrait être comme la charité, c’est-à-dire appliquée à soi-même pour être bien ordonnée.

À ce propos, il faut bien reconnaître que l’on trouve chez nous de beaux spécimens de tartufferie. À moins de la jouer autruche, on ne peut nier la multiplication des actes racistes : saccage de la stèle aux esclaves marrons il y a quelques jours, jet de lacrymo contre un temple malbar avant-hier, multiplication des actions judiciaires envers les manifestations de la foi tamoule qui continue de cristalliser les préjugés les plus imbéciles et les plus archaïques de notre société créole. Des agressions physiques qui auraient peut-être moins lieu sans l’incessant bruit de fond d’une violence verbale qui - puisque l’on parle de tolérance - est infiniment mieux acceptée ici que dans l’Hexagone. Il n’y a qu’à lire, sur l’internet, ce que l’on dit des Malbars, des Réunionnais noirs et des pratiques religieuses dont la stigmatisation remonte à l’ère coloniale. On sera informé tant sur la persistance de certaines mentalités, que sur certaine idéologie qui, au nom de la « liberté » pour les racistes anonymes, assure tranquillement à la haine, publicité et médiatisation.

Plus profondément, ce sont les problèmes fondamentaux de notre société qu’étouffe le vacarme du « métissage-et-du-vivre-ensemble ». Métissés ? Nous le sommes. Mais c’est un fait biologique, hérité de la violence et de la domination de notre histoire. Allez donc voir dans les ghettos, dans les prisons, ou inversement, aux sommets. Vous verrez comme on y est « métissé ». « Vivre ensemble », dites-vous ? En trois jours, on aura sans doute plus glorifié la multiculturalité du « Sakifo » qu’on a, toute une année, évoqué la majorité de notre population… celle qui, selon la formule employée par Jean-Hugues Ratenon, vit dans l’apartheid social.

 G.G.-L. 


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