Edito

Une lueur d’espoir ?

Geoffroy Géraud-Legros / 8 juin 2011

Enfin. Plus d’une année après la douloureuse disparition de leur fils, les membres de la famille Aboudou ont enfin pu revenir sur les lieux présumés où le destin du jeune Aafifoudine, 20 ans, a basculé. Le jeune homme, on le sait, avait été retrouvé mort au bas de la falaise, à proximité de la route littorale. Deux jours auparavant, il s’était mystérieusement volatilisé pendant une épreuve de course à pied comptant pour le baccalauréat, sans que les enseignants accompagnateurs ne puissent apporter la moindre précision sur les circonstances dans lesquelles le jeune homme, parti pour remporter l’épreuve, n’est jamais arrivé au bout de son parcours.
Le drame ne fit que souligner les graves fractures démocratiques qui parcourent l’ordinaire de notre réalité désespérément post-coloniale. Ainsi, l’affaire fit tout d’abord l’objet d’un traitement presque entièrement policier : l’établissement ne signala pas la disparition de l’élève à la famille, mais aux gendarmes, sans même prendre la peine d’un coup de téléphone à la famille. Ceux-ci, en dehors de toute autorisation judiciaire, prirent la liberté de se rendre au domicile des parents du jeune homme, et de s’y introduire sans leur permission. Là, la famille d’Aafifoudine Aboudou dût subir l’attitude des militaires, qui commencèrent par mettre en doute la réalité de disparition, affirmant dans la foulée que les parents « couvraient » une fugue – on se demande bien ce que cela peut vouloir dire - et menacèrent, en s’en allant, de « leur faire payer l’hélicoptère » s’ils avaient des velléités de demander une enquête plus poussée.
Les zones d’ombre ne firent que s’accroître. Peu réceptif aux demandes des familles, le premier magistrat chargé de l’affaire ne donna pas suite à leurs demandes d’investigation approfondie dans l’environnement scolaire du jeune homme. Refusées, aussi, la série d’examens scientifiques demandée par les proches. Au tribunal comme dans les casernes, l‘affaire semblait déjà entendue : Aafifoudine avait été victime d’un accident. Il n’y avait rien de plus à voir, et ceux qui exigeaient une véritable enquête n’avaient qu’à circuler. Un ton que l’on retrouvait aussi dans certaines presses, visiblement pressées d’en finir avec cette affaire qui semble, depuis le départ, beaucoup irriter les tenants de notre ordre social.
Sans doute la disparition du jeune Aboudou et ses suites ont-elles, aux yeux de ces derniers, le tort de signaler trop abruptement la condition réelle d’une vaste part de la population, que notre système politique, économique, social et judiciaire a depuis longtemps exproprié de ses droits élémentaires. Mépris, menaces, haussements d’épaules, justice amorphe, journalistes ricaneurs avec, pour bruit de fond, le racisme impunément déversé sur les radios et les sites web : tel est le lot quotidien des Réunionnais qui ont le malheur de naître pauvres, Noirs, ou, comme Aafifoudine, de ne pas avoir les bonnes origines. Pour ceux-là, ni respect, ni vérité, ni justice.
Armés d’une ténacité et d’une gravité infinies, les parents ont relevé le défi ; le collectif "Association Vérité et Justice pour Aafifoudine Aboudou" (AVJA) a su mobiliser, à plusieurs reprises, plusieurs centaines de personnes, appuyé par des élus et des associatifs responsables. Tant d’efforts et de digne détermination commencent, peut-être, à payer aujourd’hui. Plus d’une année après les faits, le –nouveau - magistrat chargé de l’affaire s’est lui-même rendu sur les lieux de la disparition du jeune homme… et a fait montre d’une certaine perplexité vis-à-vis de la thèse de l’accident ou du « défaut d’orientation » que l’on tente à toute force de faire valider par les institutions et par l’opinion. Premières lueurs d’espoir, pour la famille et tous ceux qui recherchent la vérité et la justice ?

G.G.-L.


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