Edito

Voyage au bout de trois communes et demie

Geoffroy Géraud-Legros / 27 avril 2011

On est soulagés. « Il » semble bien être revenu. « Il », c’est cet acteur silencieux et méconnu qui organise et planifie dans notre île les déplacements des représentants du pouvoir exécutif, lorsqu’il leur prend de nous rendre visite. Vous ne le connaissez pas. Nous non plus, du reste. Mais nous en sommes certains : « il » existe. Nous en voulons pour preuve l’impressionnante constance, pour ne pas dire l’identité presque parfaite des itinéraires parcourus depuis 2007 par les ministres, secrétaires d’État, et même par le Chef de l’État au cours de leurs brefs périples à l’ombre de nos pitons, cirques et remparts.
Invariablement, ceux-ci se situent sur trois communes : Sainte-Marie, Saint-Pierre, Le Tampon. Seule dérogation apportée à cet immuable périple : de rares échappées officielles dans le chef-lieu. Il faut espérer que les historiens des siècles qui viennent n’auront pas, pour retracer l’histoire politique de notre pays, pour seules archives les compte-rendus et descriptions des voyages officiels de la période 2007-2012. Quelles conclusions pourraient-ils en tirer ! Ils pourraient s’imaginer les autres quartiers de notre pays comme autant de terres taboues, où poser un pied officiel constituait un sacrilège d’une gravité extrême. Peut-être, aussi, se représenteraient-ils les terres parcourues par les émissaires de Paris comme les lieux de complexes rituels. Ils ne seraient, pour le coup, pas trop loin de la vérité.
Ainsi, nos récentes Annales nous révèlent qu’un premier ministre s’est déplacé au Tampon afin de contempler la peinture fraichement refaite d’une salle de classe. Une ministre de l’Outre-mer a quant à elle inauguré l’extension d’une annexe prolongeant une autre école. Enfin, le Chef de l’État a pour sa part inauguré un bosquet de palmiers. Disons à la décharge de l’organisateur de ces déplacements – ce fameux « il » dont nous ressentons l’existence sans pouvoir le nommer - qu’il doit bien falloir se creuser les méninges pour trouver des occasions différentes d’« intéresser » des dirigeants nationaux lorsqu’on se borne à les trimballer chez Jean-Louis Lagourgue, Michel Fontaine et Paulet Payet-Didier Robert, en évitant presque superstitieusement que leurs pas ne se posent sur un sol qui n’est pas inféodé à l’UMP. Ce n’est pas que nous ayons particulièrement envie de voir ces gens-là écumer notre île. Mais on conviendra que, dans un cadre qui, aux dernières nouvelles, est encore celui d’une République, les déplacements des gouvernants sont tout de même censés être autre chose que des promenades chez les copains encartés. Et encore moins, comme ce fut la déplorable pratique des Estrosi, Chatel et consorts, de venir tenir meeting sur ces mêmes communes UMP aux frais du contribuable, qui plus est, au nez et à la barbe des règles relatives au financement des campagnes électorales.
Dernier déplacement ministériel en date, la visite du Garde des Sceaux Michel Mercier avait rompu avec la routine bleu-UMP des ballades officielles. Le mystérieux planificateur avait-il été remplacé ? « Il » ne devait être qu’en congés. Annoncée il y a quelques jours, la visite de Frédéric Mitterrand reprend le tracé habituel de la promenade gouvernementale : après une arrivée à Sainte-Marie petit saut à Saint-Denis programmé à la dernière minute, le ministre de la Culture se rendra comme les autres à Saint-Pierre… avant la montée rituelle du Tampon, où on l’emmènera sans doute flatter un ou deux pieds de bois.

GGL


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