Sciences politiques

Le député Patrick Lebreton critique le contenu d’une conférence d’André Oraison à laquelle il n’a pas participé !

Libre opinion d’André Oraison

André Oraison / 9 avril 2015

À l’invitation de l’association « Les Amis de l’Université », j’ai fait une conférence à l’Espace culturel Leconte de Lisle de Saint-Paul le mercredi 8 avril 2015. Suivie d’un débat, cette conférence avait pour titre : « Non à l’introduction de la préférence régionale à l’embauche à La Réunion ». Or, dès le lendemain, M. Patrick Lebreton a formulé une série de critiques dans un article publié dans Le quotidien de La Réunion en page 10 sous le titre : « Préférence régionale : Lebreton répond à Oraison ». Dans cet article, il est dit qu’André Oraison se trompe de débat et que si Patrick Lebreton avait pu être présent, il n’aurait pas manqué de préciser que le rapport dont il a été l’auteur - je cite - « n’a jamais eu pour vocation d’introduire cette préférence régionale qui semble vous effrayer ».

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Le Professeur André Oraison.

M. Patrick Lebreton exagère. Il critique en effet une conférence à laquelle il n’a pas participé étant - je cite encore l’intéressé - « dans l’incapacité de modifier mon agenda ». Si M. Patrick Lebreton avait assisté à notre conférence, il aurait constaté que je ne suis pas en désaccord avec sa position exprimée dans le rapport dont il est l’auteur et qui a été commenté dans la presse. On peut ainsi se reporter à son interview publiée dans Le Journal de l’île de La Réunion du jeudi 5 décembre 2013 en pages 8 et 9 sous le titre : « On ne peut pas admettre que le Réunionnais soit si souvent chassé de l’emploi dans son propre pays ». Or, dans notre conférence, nous disons mot pour mot ce qui suit :

« Notons enfin que le 4 décembre 2013, Patrick Lebreton a remis à Victorin Lurel, ministre des outre-mer, un "Rapport sur la régionalisation de l’emploi outre-mer", dans les secteurs tant public que privé. Tout en excluant le recours à la préférence régionale à l’embauche, le rapport du député-maire PS de Saint-Joseph contient 25 propositions pour régionaliser, dans le respect de la Constitution, le travail dans les collectivités ultramarines en général et favoriser en particulier celui de l’emploi des Réunionnais dans leur île natale. Une collectivité territoriale unique se substituant au département et à la région de La Réunion pourrait plus aisément prendre en considération certaines des propositions contenues dans le rapport de Patrick Lebreton et les faire admettre au Gouvernement de Paris ».

Je suis aussi d’accord quand M. Patrick Lebreton indique : « La formule "préférence régionale" et les polémiques qui l’accompagnent ne me semblent plus être d’actualité ». Dans la conclusion à notre conférence, nous avons dit encore ceci : « Le débat sur la préférence régionale à l’embauche est enfin un débat stérile dans la mesure où cette pratique discriminatoire ne peut prospérer qu’en Nouvelle-Calédonie et dans les collectivité d’outre-mer dotées de l’autonomie (COM-DA). Dans la mesure où la classe politique réunionnaise se prononce pour la pérennisation du statut de région monodépartementale soumise au principe de l’identité législative en vigueur dans les départements et régions d’outre-mer (DROM), en application de l’article 73 de la Constitution, et pour le respect des acquis sociaux découlant de la départementalisation, ce débat est même inutile. C’est dire que les élites politiques et syndicales sont invitées à recourir à d’autres moyens moins démagogiques pour mener à bien une politique de plein emploi à La Réunion ». Mais lesquelles ?

Il y a bien sûr les propositions contenues dans le rapport de M. Patrick Lebreton. Mais en voici une autre qui a été formulée à la fin de notre conférence. « Au moment où le Gouvernement de Manuel Valls a décidé de réduire de moitié le nombre des régions de la France métropolitaine, il est évident qu’une réforme institutionnelle s’impose aussi à La Réunion : elle consiste à fusionner le département et la région. Déjà enclenchée en Guyane et à la Martinique en 2010 en application de l’article 73 de la Constitution et avec l’accord des populations locales, conformément à l’article 72-4 de la Constitution, cette réforme démocratique est défendue par les communistes du PCR. Une telle réforme s’impose à La Réunion dans la mesure où la coexistence de deux collectivités territoriales sur la même aire géographique et concernant le même groupement humain est inutile et coûteuse. La fusion de la région et du département aurait d’abord pour avantage de réduire les coûts de fonctionnement des services publics réunionnais. Elle permettrait également à la collectivité territoriale unique d’agir avec célérité tout en augmentant son influence politique auprès du Gouvernement et son poids économique auprès des pays du sud-ouest de l’océan Indien. Elle permettrait enfin à La Réunion d’accroitre son efficacité à l’égard de la population locale en matière économique et sociale. Mais pour être efficiente, la réforme implique la suppression de l’alinéa 5 de l’article 73 de la Constitution qui empêche La Réunion de disposer d’un pouvoir législatif et règlementaire par habilitation, selon le cas, du Parlement ou du Gouvernement dans des matières comme l’éducation, l’énergie, la fiscalité, les transports, et d’abord - priorité des priorités - l’emploi des jeunes ».

C’est dire - M. Patrick Lebreton - qu’il n’y a pas d’opposition entre vous et moi sur les deux points qui, à vos yeux, font griefs : je reconnais dans la conférence, d’une part, que vous n’êtes pas favorable - comme moi-même - à l’introduction de la préférence régionale à La Réunion et que, d’autre part, vous admettez - comme moi-même - que la polémique sur cette question n’a plus lieu d’être. Je suis enfin en harmonie avec vous quand vous dites dans votre courriel du 7 avril : « Il s’agit bien de favoriser l’accès des Réunionnais à l’emploi dans leur île, mais aussi aux responsabilités. Il s’agit de lutter contre les discriminations dont nous pouvons être victimes sur notre propre territoire, et ce précisément afin de renforcer l’adhésion républicaine. Voilà ce qui est au cœur de mon action parlementaire et de mon engagement politique. Voilà l’ambition que j’ai pour notre île et pour notre population, et que je continuerai d’assumer fièrement. Je veux aussi préciser que tous les territoires ultramarins ont leurs spécificités, et qu’en la matière, comparaison n’est pas raison. La Réunion n’est pas la Nouvelle Calédonie. La Réunion n’est pas la Polynésie française. La République, c’est un socle de valeurs communes qui rapproche un peuple mais qui respecte aussi les différences ».

Votre absence, M. Patrick Lebreton, à l’Espace culturel Leconte de Lisle de Saint-Paul le 8 avril 2015 a donné naissance à une polémique inutile. La prochaine fois, je vous invite à assister à une conférence avant de la critiquer. Cette absence a par ailleurs été sincèrement regrettée car le public aurait bien voulu connaître vos 25 propositions de nature à faire en sorte que le Réunionnais ne soit plus - comme vous le dites si bien - « chassé de l’emploi dans son propre pays ». Bien respectueusement.

André ORAISON, Professeur des Universités, Juriste et Politologue


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