Union européenne

« Faire peser les intérêts des RUP dans les débats »

6 questions à Younous Omarjee, Député des Outre-mer au Parlement européen

Témoignages.re / 8 octobre 2012

Le dossier de la pêche, la défense des intérêts des planteurs de canne, l’impact de la crise en Europe, Traité budgétaire européen, la solidarité avec les peuples en lutte… tour d’horizon de l’actualité avec le député de l’Alliance des Outre-mer.

Vous venez récemment de présenter un rapport sur la réforme de la politique de la pêche. S’il est adopté par les chefs d’États, quels pourront être ses effets pour notre île ?

- Younous Omarjee : Nous n’en sommes pas encore là. La procédure législative est longue. Le rapport que j’ai présenté et fait voter à la quasi unanimité en commission REGI sera joint au rapport de la commission pêche, saisie au fond. Et le travail en commun avec le rapporteur au fond me permet de croire que les principales avancées que j’ai introduites en faveur des RUP seront, je l’espère, reprises et votées en plénière. Il est nécessaire que le gouvernement français joue le jeu au sein du Conseil et appuie auprès des autres Etats membres mes propositions. Ce texte est en codécision, et cela veut bien dire que le Parlement et le Conseil européen ont un poids égal dans la prise de décision. Les deux institutions doivent être d’accord pour que quelque amendement que ce soit passe.

La principale avancée que j’ai obtenue et qui ne l’avait jamais été jusqu’à ce jour, c’est la référence dans le règlement de la PCP à l’article 349 du Traité de Lisbonne. Cela peut paraitre technique mais cela recouvre des aspects concrets puisque l’introduction de cet article dans le règlement sera un point d’appui pour obtenir des dérogations à certaines mesures qui sont inadaptées à nos situations spécifiques.

La Commission européenne était très fermée au départ des discussions à cette référence. Le deuxième constat que j’ai fait c’est qu’on ne peut traiter de la même manière les problèmes dans l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud et qu’une approche par bassin maritime s’impose. Mon rapport prévoit la création d’un comité consultatif spécifique pour les RUP, qui serait divisé en trois sous comités : un pour les RUP espagnoles et portugaises, un pour la zone Atlantique, un autre pour le Sud Ouest de l’Océan Indien. C’est là une demande qui rejoint celle de la conférence des présidents de Régions et qui sera donc bientôt satisfaite.

Ce sous-comité Océan Indien permettra à La Réunion et à Mayotte de communément jouer un rôle moteur dans la gouvernance maritime de l’Océan Indien du Sud-Ouest. Nos pêcheurs auront des responsabilités élargies et pourront progressivement contribuer à changer la manière dont la pêche se déroule dans l’Océan Indien. Ce n’est pas rien, tant l’on sait que la surveillance des stocks de poisson, que les questions de surpêche, de pêche illégale et de piraterie sont les enjeux du futur des filières pêches, de leur pérennité et de leur durabilité. Il y a aussi la question des DCP, dispositif de concentration des poissons, qui ne sont plus financés aujourd’hui. Dans un autre texte, le FEAMP je demande que les crédits pour les DCP qui ont fait la preuve de leur efficacité, soient rétablis.

Enfin, partant du constat que plus de 90% des prises dans nos eaux poissonneuses sont le fait de bateaux européens et étrangers, je demande que les 100 milles nautiques soient réservés à nos pêcheurs. Bien sur, mon rapport ne concerne pas que les RUP. Il a fallu trouver des compromis qui permettent à la fois de prendre en compte les impératifs écologiques pour la reconstitution des stocks de poisson tout en veillant aux intérêts des pécheurs. Les questions telles que les rejets en mer, le rendement maximal durable, les quotas transférables étaient très clivantes. Mais au final je suis parvenu à dégager des positions partagées par l’ensemble des groupes politiques. Lors de la présentation du rapport, j’ai insisté sur l’épuisement des océans en soulignant que si nous continuons au rythme de prédation actuelle, avant 2050 il n’y aurait plus un seul poison, ni crustacé, ni coquillage connu disponible pour la pêche commerciale. Et cela est une évidence, s’il n’y a plus de poissons, il n’y aura plus de pêcheurs. C’est aussi simple que cela.

J’ai déposé de nombreux amendements, j’espère qu’ils seront soutenus, cependant le combat est difficile puisque l’ensemble des filières pêche des différents bassins maritimes de l’Europe (excepté peut-être le bassin de la mer Baltique) vont traverser dans les années qui viennent une crise presque inévitable.

Tout cela est la conséquence désastreuse de la surpêche, que seuls les pêcheurs de la mer Baltique ont anticipé en interdisant les rejets et en mettant en œuvre le concept de rendement durable. C’est aussi ce que je souhaite que nos pêcheurs anticipent, afin que dans les dix prochaines années ils n’aient pas à subir ce que vont très probablement devoir affronter les pêcheurs de l’Océan Atlantique, de la mer du Nord et de la mer Méditerranée.

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Après la banane, la canne à sucre menacée ? « Le rejet de mes amendements devant protéger les producteurs de bananes par des clauses de sauvegarde qui ne soient pas fictives, indique que le sort de nos petites productions n’intéresse plus les élus verts, socialistes ou UMP au Parlement européen », explique Younous Omarjee. (photo Imaz Press Réunion)

 
Votre proposition d’amendement protégeant les producteurs de bananes a été repoussée par le Parlement européen. Ce vote a-t-il une signification pour la filière canne-sucre à La Réunion ?

 
- Le rejet de mes amendements devant protéger les producteurs de bananes par des clauses de sauvegarde qui ne soient pas fictives, indique que le sort de nos petites productions n’intéresse plus les élus verts, socialistes ou UMP au Parlement européen. 

Au fond, ce qui se passe pour la banane, comme ce qui se passe pour le sucre, sont l’expression d’un même mouvement vers un grand marché mondial qui avance inexorablement et qui, hélas, écrase les plus faibles et les plus fragiles.

Et ce ne sont pas, les mesures de compensation ou encore de sauvegarde qui seront à l’avenir proposées qui seront suffisantes pour protéger à terme les producteurs des RUP. Nous devons soutenir et aider autant que possible nos planteurs à poursuivre les efforts et les réflexions qu’ils ont déjà engagés pour renforcer leur compétitivité.

Le Parlement français débat actuellement du traité budgétaire européen. Des mesures contenues dans ce texte pourraient-elles avoir un impact à La Réunion ?

- Il faut bien être conscient que tout ce qui a un impact sur la France et sur l’Union européenne, en a forcément sur La Réunion. Concernant le Traité budgétaire il faut bien entrevoir que La Réunion et l’ensemble des DOM français sont concernés au premier chef. Si ce Traité est adopté, et que le sont aussi les propositions de la Commission européenne visant à ce que les fonds structurels puissent être suspendus dès lors qu’un Etat fera l’objet d’une procédure pour déficit excessif sans s’y conformer, alors, il faut bien comprendre que ce sont les fonds structurels pour nos régions qui risquent un jour d’être suspendus. C’est bien pourquoi j’appelle l’ensemble de nos élus ultramarins à bien réfléchir au texte qu’ils vont soutenir.

 
Je comprends que la marge de manœuvre du Président de la République et du Gouvernement est étroite et qu’il se trouve pris en étau entre d’un côté un groupe de partenaires européens voulant faire de dogmes libéraux des lois constitutionnelles, et de l’autre côté les marchés qui souhaitent affirmer leur toute puissance et menacent les Etats européens de faillite s’ils ne se plient pas à leur desideratas. 

Si le Premier Ministre a probablement raison de chercher à assainir les finances publiques que le gouvernement de Nicolas Sarkozy a bel et bien mis en péril, je ne crois pas que cela nécessite pour autant la validation d’un Traité qui n’a ni durée de fin, ni finalité. L’apanage du présent ne peut présumer de ce qu’il sera nécessaire de mettre en œuvre demain.

Par ce Traité on sacralise une vision bien orientée de politique économique et on signe une défaite idéologique qui se traduira en Europe par un recul sans précédent du modèle d’Etat providence. C’est l’Etat qui se trouvera par ce biais progressivement affaibli. C’est les services publics qui seront mis en cause. Et puisque la nature a horreur du vide, là où l’Etat reculera, avanceront les marchés avec les privatisations qui arriveront en cascade. Tout cela se fera de manière lente et quasi imperceptible pour qui ne se préoccupe pas de regarder chaque jour les évolutions de l’Etat, mais c’est ce qui se passera. Et un jour, dans quinze ou vingt ans, nous nous en rendrons brusquement compte.
 

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Alexis Tsipras (Syriza) avec Gaby Zimmer, Jürgen Klute et Younous Omarjee. « Alexis Tsipras veut renverser le clientélisme et la corruption qui ont enfermé la Grèce dans un cercle vicieux ».

 
Depuis déjà de nombreux mois, les manifestations contre les plans d’austérité se multiplient en Europe. De quelle manière apportez-vous le soutien des Outre-mer aux peuples en lutte ?

 
- Comme je l’ai dit lors d’une conférence sur le Traité à Lisbonne, à laquelle j’ai été invité par le Bloco de izquierda (le Bloc de la gauche), et qui a précédé une grande manifestation contre les mesures imposée par la dite troïka. Nous sommes tous des Grecs, des Espagnols, des Portugais, des Irlandais, des Polonais. Nous, peuples de l’Outre-mer, portons en notre histoire le douloureux souvenir de la domination, et c’est pour cela que nous ne pouvons tolérer que sous une forme ou une autre d’autres peuples se trouvent ainsi méprisés, dominés. D’autant plus que l’endettement excessif de la Grèce, la corruption de ses élites, le laxisme qui a régné dans la mise en application des lois fiscales, ce sont faits avec la complicité et l’appui des grands argentiers du monde, des fonds de pension, de la Commission européenne, des grands Etats européens et des Etats-Unis. Par ceux qui aujourd’hui jugent, parce que le système monétaire et financier qu’ils ont mis en œuvre dans le monde se retourne un temps soit peu contre eux, que l’ensemble des Etats doivent désormais prouver qu’ils sont en mesure de rembourser les dettes contractés.

 
Nous échangeons régulièrement dans mon groupe politique au Parlement européen sur ces questions. J’entretiens aussi des relations permanentes avec les partis européens qui critiquent et bataillent contre les solutions proposées par la troïka : le Bloco de izquierda, les partis communistes portugais, espagnols et italiens, Syriza, le parti allemand Die Linke, la Gauche verte nordique, le Parti socialiste irlandais, le parti Sinn Fein, de nombreux partis de gauche tchèque, polonais,... Le Parti de la Gauche européenne, présidé par Pierre Laurent, est aussi un espace de discussion avec l’ensemble des forces européennes qui sont opposés à ce Traité.
 
Le mois dernier, vous avez rencontré Alexis Tsipras, dirigeant de Syriza en Grèce. Existe-t-il un danger bien réel pour que d’autres peuples que les Grecs subissent une telle régression sociale ?

 
- Ce fut un grand plaisir pour moi de pouvoir échanger la semaine passée avec Alexis Tsipras durant une longue réunion autour d’une table ronde que nous avons organisée à Bruxelles avec mon groupe politique. Nous sommes de la même génération et nous avons constaté que nous partageons beaucoup de choses.

Et je veux aussi en profiter pour dire que contrairement à ce que les médias ont bien voulu nous faire croire, Alexis Tsipras est une personne lucide qui propose des solutions raisonnables. Certes, les alternatives qu’il souhaite pour son pays ne se calquent pas sur les demandes du FMI, de la Commission européenne et des grandes fortunes de ce monde ; mais elles ont le mérite d’être applicables et plausibles. Il souhaite que la Grèce reste dans l’Euro et veut initier un changement de culture politique dans son pays, ce en renversant le clientélisme et la corruption qui ont enfermé la Grèce dans un cercle vicieux.

Ce qui est arrivé à la Grèce n’exempte évidemment pas les autres peuples d’en être un jour les victimes. Les Argentins ont précédé les Grecs et ont connu le même sort dans les années 90, les Islandais ont récemment fait le choix de ne pas rembourser leur dette pour éviter la crise sociale qui les attendait, nombre de peuples africains ont aussi subit ces dernières décennies ces terribles plans d’ajustement (qui ont par ailleurs été fortement critiqués par le prix Nobel d’Économie et ancien Président du FMI Josef Stiglitz). En cela, je veux dire que ce que traverse en ce moment le peuple grec ne procède pas d’une exception historique. Son sort est l’une des règles implicite et pernicieuse du système financier mondial ; personne ne peut se croire à l’abri. C’est ce qui fonde ma critique du monde contemporain, que je pense très loin d’être équilibré et épris d’un corpus satisfaisant de lois et de règles qui fassent que la grande majorité de l’humanité puisse vivre dignement et ait le droit à l’accès au bonheur.

Dans le contexte de crise en Europe, comment nos revendications sont-elles perçues par une assemblée de plus de 700 élus venant de 27 États ?

 
- Cela dépend tout d’abord de la manière dont elles sont défendues. Cela dépend aussi de la présence, de la compétence et de l’expérience des Députés représentant les RUP au sein du Parlement européen. Les Allemands sont par exemple très efficaces au sein du Parlement européen car l’ensemble des partis allemands considèrent qu’un Député européen s’expérimente lors de son premier mandat, qu’il devient influent auprès de nombreux autres Députés durant son deuxième mandat, et qu’il est capable à la fois de transmettre et d’être à l’initiative de grands projets durant son troisième et dernier mandat.

 
Nos régions d’outre-mer, et les citoyens d’outre-mer doivent prendre conscience du fait que les logiques propres au Parlement européen ne sont pas celle que l’on constate ou pratique à l’Assemblée Nationale, au Sénat ou au encore au sein de nos Assemblées et gouvernements régionaux.
Il faut d’abord pouvoir être reconnus par les autres Députés européens pour réussir à faire peser les intérêts des RUP dans les débats. C’est une bataille de tous les jours et de longue haleine. Les Députés européens ne savent pas ce que sont les RUP, il faut le leur expliquer en permanence et il faut aussi leur faire comprendre que nous ne cherchons pas à déroger en permanence aux règles qui s’imposent au reste de l’Union européenne, mais que nos contraintes et spécificités liées à notre éloignement rendent ces ajustements nécessaires pour que les règles européennes ne pèsent pas défavorablement sur notre développement. Il faut aussi savoir ne pas s’enfermer uniquement sur les questions des RUP, et s’exprimer autant qu’agir sur l’ensemble des questions européens, il ne faut avoir aucun complexe en ce sens pour s’exprimer sur l’avenir de l’ensemble de l’Europe.


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