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Tribune libre de Reynolds Michel : “Plaidoyer pour l’interculturel” - 8 -
2 août 2006

Voici le 8ème et dernier article de la série consacrée par Reynolds Michel à son “Plaidoyer pour l’interculturel”. Les intertitres sont de “Témoignages”. L’auteur invite toutes les personnes qui s’intéressent à cette problématique à prendre contact avec lui en vue de la constitution prochaine d’une association intitulée “Espace pour promouvoir l’interculturel” (EPI).
La conception dynamique et multidimensionnelle de l’identité est en connivence avec l’interculturel. Car les individus non figés dans une identité réductrice, non enfermés dans une identité univoque, mais riches d’appartenances multiples s’ouvrent plus facilement au dialogue des cultures. Ils peuvent, avec moins d’effort, faire droit à la mémoire de l’autre.
Pas évident
La rencontre interculturelle, il faut le dire, n’est jamais du registre de l’évidence. Elle passe d’abord par un choc qui engendre inconfort, stress et anxiété.
Nous ne parlons pas ici de stéréotypes et de préjugés, sources de jugements négatifs, de rejets, de discrimination et d’incompréhension mais de la réalité de la différence culturelle en elle-même.
La rencontre à l’autre culturel - parce qu’elle oppose, dans un premier temps, des systèmes de valeurs et de jugements, des modes de pensée et de comportements, bref des habitudes - provoque généralement des réactions de rejet et/ou d’adaptation.
Une démarche exigeante
C’est dire que la rencontre interculturelle exige plus qu’une simple découverte de la culture de l’autre. Elle exige un énorme travail sur soi. Elle est une démarche exigeante.
Elle force les individus qui s’y engagent à sortir de leur confort intellectuel et à se décentrer, c’est-à-dire à jeter sur soi et sur son groupe un regard extérieur, pour découvrir l’autre dans sa culture.
Cette prise de distance par rapport à sa culture est un préalable nécessaire pour admettre d’autres perspectives.
Il est important de réfléchir, chacun, à sa propre enculturation - sur l’influence complexe et subtile que notre culture respective exerce sur nos manières de penser et de faire - pour comprendre l’autre, à tout le moins pour essayer de comprendre comment il perçoit la réalité et il me perçoit. C’est une démarche qui nécessite des compétences interculturelles et des outils pédagogiques.
Pour une éducation interculturelle
D’où la nécessité d’une éducation et/ou formation interculturelle et des espaces communs de compréhension réciproque où "les cultures particulières sont appelées à communiquer entre elles sous le signe de valeurs communes dont certaines réclament d’être redéfinies et d’autres redécouvertes".
C’est précisément le but que se donne La Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise, un projet de la Région Réunion en cours de réalisation. Sa mission : être, à la fois, un lieu de dialogue entre nos cultures et un outil pour structurer une unité réunionnaise forte et riche de ses diversités. Notre démarche se veut être une contribution à la construction de cette future Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise.
Articuler unité et diversité
Dans notre île, l’heure est à la redécouverte des cultures et à l’affirmation des identités culturelles. Quête parfaitement légitime, disions-nous déjà dans notre introduction.
Mais pour que notre diversité culturelle soit source de richesses, contribuant à notre cohésion sociale, il convient, d’une part, de faire vivre et partager les valeurs que nous avons tous en commun et, d’autre part, de favoriser l’interaction et le dialogue entre nos cultures et traditions.
Il y a ainsi nécessité d’articuler unité et diversité, en partant de notre univers commun, avant d’explorer nos différences. Donc, d’abord, faire revivre et partager, au-delà des cultures, ce quelque chose de commun à tous les humains : notre commune humanité.
Conjuguer universalité singularité
Cependant, l’être humain, nous le savons, ne réalise pas sa nature dans une humanité abstraite, mais dans des cultures particulières. Il convient donc de conjuguer universalité (ne pas confondre avec l’universalisme) et singularité. Autrement dit, en mettant en avant les valeurs communes que nous avons tous, en partage, mais que chacun interprète et vit à sa manière.
Par voie de conséquence, de reconnaître le lien entre identités plurielles et patrimoine commun.
C’est précisément dans cette tension permanente entre universalité et singularité que s’inscrit l’interculturel, que nous prônons comme modèle de gestion de la diversité culturelle, de préférence au multiculturalisme, modèle de la pure juxtaposition de groupes ethnoculturels distincts.
L’interculturalisme plutôt que le multiculturalisme
L’interculturel renvoie à la relation, à l’interfécondation et au maillage, et non - contrairement au multiculturalisme - à la juxtaposition d’états stables (groupes ou cultures).
Les cultures et les identités culturelles bougent, évoluent et se rencontrent à travers les personnes qui les portent. La rencontre entre les cultures, avant de produire de bons fruits, entraîne toujours un choc, pouvant conduire au rejet, à l’intolérance... ou à l’adaptation ! L’interculturel, en facilitant la rencontre et le dialogue, a pour objectif de permettre aux personnes et aux groupes en situation d’acculturation de dépasser conflits et désaccords, en vue d’un enrichissement mutuel. Il aide les partenaires à relativiser leur identité culturelle pour une meilleure compréhension et une action commune.
Rencontrer l’autre
L’interculturel est fondé sur le sujet comme acteur et producteur de ses choix culturels et de ses appartenances. Il vise, au premier chef, non pas à connaître la culture de l’autre, mais à rencontrer l’autre dans sa culture.
Il vise à reconnaître autrui, à la fois comme sujet universel et sujet singulier : un “universel-singulier” porteur de droits.
L’interculturel prend le social au sérieux
De ce fait, l’interculturel prend au sérieux les entraves à l’égalité et à la justice qui frappent les humains. Le danger est que certains s’emparent des problèmes culturels pour occulter les inégalités sociales et économiques de nos sociétés.
L’interculturel est une véritable fabrique de lien social. Il vise, dit Camilleri, à assurer le respect des différences, mais dans le cadre d’un système d’attitudes autorisant leur dépassement. "C’est là un mouvement dialectique dont la réussite est nécessaire : car si les cultures deviennent des sortes de corsets enfermant définitivement les individus dans des systèmes réifiés et sacralisés, ils ne pourront plus que s’isoler les uns des autres, pétrifiés dans la “fierté” de leur système" (1) .
À nous de relever le défi
Vivement la création d’espaces communs d’influences réciproques, dans le respect de nos identités culturelles singulières ! À côté de l’espace éducatif, qui reste, bien entendu, l’espace privilégié.
Le but n’est pas seulement de promouvoir le respect de notre diversité - nos diverses traditions (laïques et religieuses) et cultures - mais également de favoriser les conditions de leurs interactions et interfécondations, pour un meilleur vivre ensemble.
C’est une possibilité qui s’ouvre. À nous de relever le défi.
Reynolds Michel
(1) C. Camilleri, “Les stratégies identitaires des immigrés”, in “L’identité”, édition “Sciences Humaines”, 1998, p. 253.
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