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Exposition de Joël Pélerin et d’Iris à Stella
30 avril 2004

« Il n’y a pas de liberté possible dans le monde sans art et sans culture [...] c’est par l’art que l’être humain prend la distance nécessaire avec la réalité et peut, par là, mieux penser et trouver les conditions de sa liberté ». Cette pensée de Mgr Saudreau pourrait être en mise en exergue de l’exposition intitulée “L’Éternel Féminin” et présentée à Stella Matutina jusqu’au 4 mai par Joël Pélerin et Iris. Il y avait beaucoup de monde samedi dernier au vernissage pour admirer les photographies et les toiles des deux artistes - lui, photographe d’art, et elle, artiste peintre - tous deux spécialisés dans le “nu académique”. Cette forme d’art a enchanté le public présent, même si elle est peu fréquente dans le paysage culturel réunionnais. Quoi que...
Certains se rappellent le “scandale” suscité au siècle dernier par le monument aux morts de Salazie. Ce monument, érigé après la première guerre mondiale de 1914 - 1918, fut surmonté d’une statue en bronze représentant une “Victoire”, comme dans des milliers de communes françaises, sauf qu’ici, l’artiste a peut-être reproduit plus fidèlement que de coutume la fort jolie silhouette de son modèle, dénudée jusqu’à la ceinture, brandissant un bouclier et un rameau d’olivier, symbole de paix. Les anciens combattants de 14 - 18 n’y trouvaient rien à redire ; au contraire, ils appréciaient plutôt ce monument, qui symbolisait l’engagement patriotique sans leur rappeler la boucherie des tranchées.
Le scandale éclata parce que le monument aux morts de Salazie était situé juste en face de l’église. Le curé n’appréciait pas tellement que la première chose qui s’imposait à ses paroissiens à la sortie de la messe fut cette représentation féminine, certes académique mais à la poitrine... ostentatoire ! La statue fut finalement retirée (sous Pétain) et placée dans un hangar. Mais quelques années plus tard, sous de Gaulle, la Victoire aux jolis seins de bronze fut réinstallée dans le jardin public de Hell-Bourg, où on peut depuis l’admirer.
L’exposition de nu académique qui a lieu à Stella Matutina est en tout cas une grande première à La Réunion et devrait permettre au public de cultiver son sens de l’esthétique. Le mot “esthétique” a pour étymologie “aisthesis” qui en grec veut dire “étude de la sensation”. Nous possédons cinq sens (vision, odorat, ouïe, goût, toucher) mais nous éprouvons plein d’autres sensations : nous possédons, par exemple, un sens moral, qui nous permet de distinguer le bien du mal, et un sens esthétique, qui nous permet de distinguer le laid du beau.
De même que notre sens inné du bien et du mal peut s’éduquer (par la morale), nous développons notre sens du beau, de l’harmonie des formes, grâce à l’art, "cette manifestation matérielle et intuitive de l’esprit".
Les civilisations antiques célébraient la beauté de la femme dans l’art de la sculpture. Notre langue en a gardé l’adjectif “sculpturale”, dont la définition est : "qui évoque une sculpture par sa beauté plastique : corps aux formes sculpturales". La photographie est une forme d’art de notre temps, qui consiste à sculpter des formes avec l’ombre et la lumière.
Il est agréable de penser que cette exposition puisse donner à réfléchir sur le sens des mots. Certains se laisseront peut-être même aller à quelques pensées philosophiques : si nous somme si sensibles à la beauté, n’est-ce pas parce que la beauté est une promesse de bonheur ?... Toutes les femmes sont belles, mais elles ne le savent pas.
Finalement, quoi de plus agréable que de se cultiver ainsi, loin des livres, en se laissant simplement submerger d’émotions esthétiques ?
Cette exposition a également une dimension pédagogique. Nous sommes envahis d’images de nu féminin, qui nous parviennent par la télé, le cinéma, l’internet, l’affichage publicitaire, la presse magazine... Mais il faut distinguer le nu féminin érotique, qui a pour but de susciter un désir sexuel, et le nu féminin académique, dont le but est de provoquer une émotion esthétique. La frontière entre les genres est parfois floue, controversée, en tout cas difficile à définir par des mots. Où situer par exemple la photo “de charme” ? Cette exposition de nu académique pourrait avoir valeur d’exemple pédagogique.
L’intérêt de cette exposition va encore plus loin. Si Christo habille les monuments pour modifier le regard et le comportement du public, pour parvenir au même but, Joël Pélerin déshabille ses modèles. Les premières personnes concernées par cette modification du regard sont les modèles : certains ne s’aimaient pas avant de voir les premiers agrandissements photos. Elles sont maintenant admiratives devant leurs propres photos. Les séances de poses devant l’objectif ont produit sur elles le même effet qu’une intervention de chirurgie esthétique, le scalpel en moins ! L’ambition du photographe ne s’arrête pas là : il veut également provoquer une modification du regard du public.
Cette exposition est un reflet fidèle de l’image que les femmes veulent donner d’elles-mêmes : les 25 photos exposées par Joël Pélerin ont été sélectionnées par un jury composé de plusieurs femmes, dont les modèles.
La foule admirative qui s’est pressée le soir du vernissage est une autre belle “Victoire” !
Correspondant
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