Droits humains

Bruno Bourgeon : « Vous étiez un homme, certes.
Mais vous serez un Homme. Un Grand »

Les interventions à la cérémonie en hommage à Stéphane Hessel

Témoignages.re / 23 mars 2013

Depuis une semaine, "Témoignages" a publié des allocutions prononcées lors de la cérémonie du 15 mars dernier sur le parvis des Droits de l’Homme à Saint-Denis en hommage à Stéphane Hessel. Ce sont les interventions de Samuel Mouen au nom de la délégation La Réunion/Mayotte du Mouvement international des Indignés, de Marcel Moutoucomorapoullé pour la Ligue des Droits de l’Homme, de Delphine Savigny pour le Collectif Réunion Palestine Solidarité, du Docteur Gilles Sagodira pour le Cercle philosophique réunionnais et de Darmapalah Seethanen, militant pour l’Éducation populaire.
Nous publions aujourd’hui l’allocution du Docteur Bruno Bourgeon, au nom de l’Association Initiatives Dionysiennes (AID). Les organisations qui n’ont pas encore pu nous transmettre leur allocution lors de cette cérémonie peuvent le faire dans les jours à venir afin que nous puissions publier le maximum de ces interventions.

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Dans son hommage à Stéphane Hessel, l’A.I.D., par la voix de Bruno Bourgeon (tout à gauche sur la photo), déclare notamment : « Dans votre livre "Indignez-vous !", vous dénoncez le système économique actuel fondé sur le profit individuel et proposez un partage des richesses plus équitable ».

Vous êtes né le 20 octobre 1917, fils de Frantz, un juif polonais, à Berlin où vous passez le plus clair de votre petite enfance. En 1925, chassée par l’inflation galopante de la république de Weimar, votre famille s’installe à Fontenay-aux-Roses puis en 1927 à Paris. Vous effectuez toute votre scolarité à l’École alsacienne dans le 6ème. Vous êtes reçu à l’École Normale Supérieure en 1937 et devenez Français la même année. Vous épousez Vitia, une jeune juive russe en 1939, avec laquelle vous aurez, après la guerre, trois enfants.

Vous étiez un homme. Un soldat, un résistant.

Mobilisé en 1939, vous êtes affecté dans la Sarre, subissez la débâcle, êtes fait prisonnier à Saint-Dié, vous vous évadez, retrouvez Vitia à Toulouse, puis rejoignez Londres tandis que votre épouse part pour les États-Unis. Entretemps, vous enterrez votre père en 1941.

À Londres, vous incorporez le Bureau central de Renseignement et d’Action, Vitia vient vous rejoindre en novembre 1942. En mars 1944, vous êtes parachuté à Saint-Amand-Montrond pour organiser le réseau des récepteurs clandestins de la Résistance.

Dénoncé, vous êtes arrêté à Paris en juillet, vous parlez sous la torture puis vous êtes déporté en août à Buchenwald. Vous êtes sauvé sous une fausse identité en octobre, avec la complicité du kapo Arthur Dietzsch. Après diverses tentatives d’évasion, vous réussissez à vous échapper au cours d’un transfert en train, rejoignez les Américains à Hanovre, êtes envoyé à Paris où vous arrivez le 8 mai 1945.

Vous étiez un homme. Un diplomate.

Votre carrière diplomatique durera 40 ans, après avoir brillamment (4ème) réussi le concours du Quai d’Orsay en octobre 1945. En 1946, vous êtes secrétaire dans la Commission chargée de préparer la rédaction de la Charte des droits de l’Homme, affecté à la section chargée de réunir les documents concernant les questions sociales et les droits de l’homme.

Vous participez ainsi indirectement à la rédaction du premier volet de la Charte des droits de l’Homme et assistez comme témoin privilégié à sa signature à Paris en 1948. Après de nombreux postes diplomatiques à travers le monde, vous êtes nommé en 1969 administrateur adjoint au programme des Nations unies pour le développement.

Votre connaissance supposée de l’Afrique fait que vous êtes choisi en mai 1975 comme négociateur dans l’affaire Claustre. Peu au fait des mécanismes associés à ce rôle, vous accumulez les erreurs et votre mission est un cuisant échec. Vous devenez persona non grata dans la coopération africaine, notamment à Ndjamena. Giscard vous confie votre seul poste d’ambassadeur, à l’ONU à Genève, en 1977.

En 1981, Mitterrand vous élève à la dignité d’Ambassadeur de France. Quand la question du rattachement de Mayotte à la République des Comores est soulevée en 1982, vous êtes envoyé sur place pour une mission d’observation. Votre rapport, favorable au désengagement de la France, n’est pas suivi.

De 1982 à 1985, vous faites partie de la Haute Autorité de la Communication audiovisuelle pour répartir les fréquences des radios libres.

Vous étiez un homme. Un engagé, un politique.

Vitia meurt en 1986, vous épousez Christiane Chabry en 1987. En 1988, Lionel Stoléru exhibe le rapport d’un groupe de travail sur l’immigration que vous aviez présidé quelques années auparavant et dont vous aviez choisi le titre : "Immigrations : le devoir d’insertion".

Michel Rocard, alors Premier ministre, vous nomme au Haut Conseil à l’Intégration en 1990. Vous écrivez que la politique française devrait être « revue dans le sens d’une plus grande rigueur et du rejet de toute complaisance clientéliste ». Vous critiquez la conception des rapports avec les chefs d’État africains, le gaspillage des crédits et des aides depuis les indépendances. Votre rapport, peu apprécié, est retiré de la circulation et enterré, comme la plupart des études visant à une transformation de la politique française de coopération en Afrique.

Vous représentez la France à Vienne, en 1993, à la Conférence mondiale sur les Droits de l’Homme. En 2004, vous soutenez la pétition "Pour un traité de l’Europe sociale", initiée par l’économiste Pierre Larrouturou, et vous vous rapprochez des Écologistes le 15 mars 2009 dans l’espoir de voir émerger une gauche impertinente qui puisse peser.

Vous confirmez ce soutien en décembre et vous vous inscrivez sur la liste régionale Ile-de-France en position non éligible. Vous rejoignez à nouveau Pierre Larrouturou, Michel Rocard et Susan George en 2012 pour créer le Collectif Roosevelt 2012, mouvement citoyen qui vise à l’insurrection des consciences en proposant 15 mesures économiques, sociales, financières et environnementales, afin d’éviter au pays de s’enfoncer davantage dans la crise.

Vous soutenez François Hollande lors de l’élection présidentielle, et au Congrès de Toulouse, écrivez une motion qui obtient près de 12% des suffrages des militants socialistes.

Sur votre engagement dans le conflit israélo-palestinien, vous déclariez en 2009 : « En réalité, le mot qui s’applique — qui devrait s’appliquer — est celui de crime de guerre et même de crime contre l’humanité. Mais il faut prononcer ce mot avec précaution, surtout lorsqu’on est à Genève, le lieu où siège un Haut-commissariat pour les droits de l’Homme, qui peut avoir là-dessus une opinion importante. Pour ma part, ayant été à Gaza, ayant vu les camps de réfugiés avec des milliers d’enfants, la façon dont ils sont bombardés m’apparaît comme un véritable crime contre l’humanité ». Ce qui vous valut l’esclandre du CRIF de janvier 2011 à l’École Normale Supérieure, et l’annulation du colloque-débat où vous deviez intervenir par la direction de l’ENS.

Vous étiez un homme. Un indigné. Le premier des indignés.

En 2010, vous publiez votre manifeste "Indignez-vous !", dans lequel vous encouragez les générations montantes à conserver un pouvoir d’indignation. « La pire des attitudes est l’indifférence », écrivez-vous. Vous y dénoncez le système économique actuel fondé sur le profit individuel et proposez un partage des richesses plus équitable.

Votre livre, édité à plus de 4 millions d’exemplaires dans 100 pays, amplifie les mouvements planétaires nés çà et là aux USA, en Espagne, en Grèce. Vous envisagiez l’indignation comme un sursaut face à la résignation politique et la fatalité sociale.

Ce petit texte de 30 pages n’est que le prélude à une réflexion indispensable. Il faut nous indigner pour ne pas nous laisser endormir. Toute une génération risque de se dire qu’on n’y peut rien : c’est à cela qu’il faut trouver une réaction. Il ne suffit pas de savoir que ça va mal, il faut savoir comment aller dans la bonne direction.

L’apport d’Edgar Morin, dans "La Voie", est ici précieux. Il nous montre qu’il y a des amorces de véritables marches en avant dans un certain nombre de domaines : l’économie sociale et solidaire, par exemple, qui permet d’aller plus loin que la tyrannie du profit. Nous ne devons en aucun cas perdre confiance dans la capacité d’aller de l’avant. Deux autres ouvrages lui succéderont : "Engagez-vous !", et avec Edgar Morin, "Les Chemins de l’Espérance".

Vous étiez un homme. Un Vrai.

Vous vous êtes éteint à Paris dans la nuit du mardi 26 au mercredi 27 février 2013 à l’âge de 95 ans.

Au soir de votre décès, un rassemblement est organisé dans la capitale française, place de la Bastille. Le Conseil des Droits de l’Homme des Nations unies à Genève observe une minute de silence en votre mémoire, un hommage sans précédent. La presse se fait l’écho d’un « concert d’hommages » sur le plan national et international, émanant de toutes les tendances politiques.

Cinq députés socialistes écrivent à François Hollande pour lui demander l’organisation d’un hommage national. Une proposition parue dans "Libération", signée par des personnalités diverses (Eva Joly, le député PS Pouria Amirshahi, l’ancien député UMP Étienne Pinte, les historiens Pascal Blanchard et François Durpaire, la co-présidente d’Attac France, Aurélie Trouvé) vise à promouvoir votre entrée au Panthéon.

Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Richard Prasquier, opposé de longue date, se démarque de ces hommages et se prononce contre la mise au Panthéon, tandis que certains commentateurs considèrent qu’il y a de « l’hypocrisie » dans cette unanimité tardive autour de l’ancien résistant.

Pascal Durand, Secrétaire national d’EELV : « Stéphane Hessel a su conserver intactes ses indignations et ses révoltes et les faire partager aux jeunes générations. Il fut un grand passeur et notre responsabilité consiste à maintenir vivant le projet de civilisation qu’il incarnait ».

Vous étiez un homme, certes. Mais vous serez un Homme. Un Grand.


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