Droits humains

« Ecoutons ce que les enfants ont à nous dire »

Consultation nationale des 6-18 ans par l’Unicef

Témoignages.re / 3 décembre 2013

L’intégration sociale des enfants montre de fortes inégalités, c’est ce qui ressort de la consultation faite par l’Unicef en France en 2013.

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Menée de février à juillet 2013 et proposée à près de 100.000 personnes à travers un réseau de 73 Villes amies des enfants partenaires de l’UNICEF, la Consultation nationale de l’UNICEF France est exceptionnelle, par son ampleur, comme par la méthodologie choisie. 22.500 enfants de 6 à 18 ans ont participé au projet en répondant à 133 questions couvrant les grands domaines de leur vie quotidienne et les aires essentielles de l’exercice de leurs droits.

Les résultats de la consultation nous envoient un message fort : près d’un enfant sur cinq (17%) est en situation « jugée préoccupante » d’exclusion sociale. Parmi eux, 7% sont en situation d’exclusion extrême, « déjà pris dans un processus de disqualification sociale », comme l’explique Serge Paugam dans sa conclusion.

Près d’un enfant sur 5 victime d’exclusion sociale

Plus grave encore : la consultation met en lumière le lien entre privation et exclusion sociale. Complétant ce que nous savons de l’analyse économique de la pauvreté estimant à 3 millions le nombre d’enfants pauvres en France, la consultation permet de cerner le sentiment de privation des enfants et des jeunes. Nous apprenons que si plus de 14,5% d’entre eux subissent une situation de grande ou d’extrême privation, leur qualité de vie se dégrade également proportionnellement à leur niveau de pauvreté ressenti. Les 6/18 ans vivant dans la précarité se perçoivent, de plus, plus en difficulté à l’école ou dans leur famille, plus éloignés du système de soins, plus marginalisés dans leur quartier, plus en insécurité dans leur environnement proche mais aussi moins associés à la vie de la collectivité que les autres enfants. C’est la triple ou la quadruple peine ; « la spirale du malheur », selon les termes de Catherine Dolto, augmentée du risque de reproduction des inégalités au cours de la vie de ces futurs adultes en développement.

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Ce cercle vicieux de cumul des inégalités que Serge Paugam décrit dans son analyse nous amène à deux conclusions qui sont elles-mêmes les lignes de force de l’UNICEF : l’enfant et l’adolescent doivent être au centre de toutes les politiques publiques de la façon la plus transversale possible et la mission première de ces politiques publiques devrait être, avant toute chose, de protéger les plus vulnérables.

Agir au plus près de chacun pour le bien-être de tous

L’UNICEF France souhaite aujourd’hui interpeller, sensibiliser et mobiliser les pouvoirs publics sur la nécessaire connaissance et toute l’attention qui doit être portée à la défense des droits de l’enfant en France. En cela, la consultation nationale fournit un outil d’élaboration de politiques publiques, au niveau national comme local. Elle est un outil innovant de reconnaissance et d’écoute des enfants et des jeunes. Écoutons ce que les enfants ont à dire, c’est le message que l’Unicef souhaite diffuser le plus largement possible.

Etudier l’intégration sociale des 6/18 ans

Il est très rare de parler de l’intégration des enfants ou de l’intégration sociale de la société à partir de l’accueil qu’elle réserve à ses enfants. Il est pourtant essentiel de s’interroger sur les conditions dans lesquelles vivent et grandissent les jeunes générations, ne fût-ce que pour mieux connaître leurs difficultés éventuelles et mieux y répondre. Dans cet esprit, la consultation 2013 des 6/18 ans de l’Unicef constitue une expérience innovante.

La consultation a pour objectif de renforcer la participation citoyenne des enfants et d’apporter un éclairage sur leurs expériences vécues tant dans leur famille, que dans leur quartier, leur commune et leur école. Elle part du principe que les enfants ont un droit à être écoutés et entendus et de la volonté de mettre ce droit en pratique en leur donnant la parole. Cette initiative vise à combler un vide en matière de connaissance. Les informations disponibles à un niveau national sur l’opinion des enfants sur tout ce qui peut concerner leur vie quotidienne sont très rares. La connaissance des enfants est aussi le plus souvent acquise par l’avis des adultes qui en ont la charge. Partir de ce que pensent directement les enfants constitue donc une réelle avancée.
Les grands domaines de la consultation

La consultation a été présentée aux enfants de 6 à 18 ans selon un découpage en quatre axes : « J’ai des droits », « Ma vie de tous les jours », « Mon éducation, mes loisirs », « Ma santé » .

• J’ai des droits :

Le premier constat que l’on peut faire est que les enfants qui ont répondu sont globalement bien informés de leurs droits : 96% savent avoir des droits, 98% savent avoir droit à une famille et à être entourés et protégés et 94% savent qu’un enfant doit aller à l’école et ne pas devoir travailler comme un adulte. 93% savent ce qu’est un maire, 78% qui est le maire de leur ville et 66% seulement à quoi sert un conseil municipal.

90% environ des répondants se considèrent respectés dans leur vie quotidienne.

En terme d’égalité fille/garçon, des progrès restent à faire.

• Ma vie de tous les jours

Certains biens fondamentaux sont possédés par plus de 90% des répondants. 95% d’entre eux ont des livres pour lire des histoires ou apprendre des choses adaptées à leur âge, 94% estiment qu’il y a à la maison assez de place pour leur famille, 94% ont au moins deux paires de chaussures qui leur vont, 93% ont des vêtements neufs et pas seulement ceux qu’on leur prête. Soulignons aussi que 91% d’entre eux affirment qu’il fait assez chaud chez eux en hiver, 91% également disent avoir le droit à une vie privée ou à des secrets et 95% se sentent en sécurité chez eux.

70% des répondants disent utiliser un ordinateur et internet pour savoir ce qui se passe dans leur quartier, leur ville, leur pays ou dans le monde, 65% communiquent par mail ou par chat avec leurs amis grâce à internet et 52% appartiennent à un ou plusieurs réseaux sociaux (Facebook,Twitter...). Si 88% des jeunes savent que l’ordinateur et internet peuvent être dangereux pour eux, 55% voient des images sur Internet ou à la télévision qui les choquent ou leur font peur et 51% regardent des émissions réservées aux adultes ou qui ne sont pas adaptées à leur âge. Ils sont 38% à affirmer qu’ils utilisent l’ordinateur et internet avec un adulte à leurs côtés.

• Mon éducation, mes loisirs

Le cadre scolaire ne semble pas oppressant pour la grande majorité des répondants : 93% disent se sentir bien à l’école, au collège ou au lycée, 91% en sécurité. L’école semble aussi être le lieu de l’apprentissage de la cordialité dans les échanges : 95% disent y apprendre à respecter leurs camarades et les adultes. 93% disent y apprendre à grandir et à préparer leur vie d’adulte. On serait donc tenté de dire que l’école remplit parfaitement sa mission pour plus de 9 enfants sur 10.

Des résultats sont aussi assez préoccupants : 55% des répondants disent qu’ils peuvent être harcelés ou ennuyés par d’autres enfants ou jeunes et 35% avouent que des adultes leur font peur.

• Ma santé

Premier constat, l’équilibre alimentaire semble atteint pour plus de neuf enfants sur dix : 94% des répondants mangent trois repas par jour, 92% mangent au moins une fois par jour de la viande ou du poisson et 91% mangent des fruits et des légumes frais tous les jours. 83% reconnaissent que c’est au sein de leur établissement scolaire qu’ils ont appris à manger de manière équilibrée.

La question de l’hygiène reste plus préoccupante : 85% des répondants considèrent que leur quartier est propre et 67% que les toilettes de leur école, collège ou lycée le sont également.

Certaines questions étaient adressées uniquement aux adolescents. Elles concernaient les pratiques constituant un risque pour la santé et les moyens de prévention. Les adolescents qui ont participé à la consultation sont assez fortement exposés aux premières : 19% d’entre eux reconnaissent fumer, 28% à avoir consommé de l’alcool de façon importante et avoir été en situation d’ivresse, 38% à avoir été sollicités pour consommer de la drogue et 8% pour en diffuser. Il est à noter également que 52% d’entre eux affirment pouvoir se procurer facilement de l’alcool dans les commerces.
Une intégration inégale

La question des droits de l’enfant est essentielle pour appréhender l’intégration sociale puisque celle-ci implique d’examiner toutes les dimensions de la protection et de reconnaissance en considérant quatre types de liens sociaux : le lien de filiation, abordé au moins indirectement à travers l’intégration de l’enfant dans sa famille ; le lien de participation élective étudié sous l’angle de l’intégration dans le quartier ou la ville, qui correspond au premier cercle de la sociabilité affinitaire de l’enfant en dehors de sa famille ; le lien de participation organique dont on peut dire qu’il se constitue chez les enfants dans le cadre de l’intégration scolaire et enfin le lien de citoyenneté dont la participation à la vie de la collectivité est un élément central.

Un des premiers résultats importants de l’analyse a été de vérifier que les différentes dimensions de l’intégration sociale des enfants sont en réalité fortement corrélées entre elles, si bien qu’un indicateur synthétique a pu être validé statistiquement. Cet indice intègre ces quatre dimensions (famille, école, quartier, participation à la vie de la collectivité) et comprend 28 items. Quatre catégories ont été distinguées :

Cet indicateur de l’intégration sociale des enfants mérite toute notre attention. D’après le score qu’il permet d’établir, on peut considérer que la moitié environ des enfants connaît une bonne intégration et qu’un autre tiers une assez bonne intégration. Il reste donc près de 18% des enfants dont la situation peut être jugée préoccupante (dont 7% très préoccupante).

Les filles sont globalement mieux intégrées socialement que les garçons : 52% d’entre elles ont une bonne intégration contre 47,3% pour les garçons. Les enfants de 12 à moins de 15 ans sont les mieux intégrés sociale- ment : 55,2% d’entre eux ont une bonne intégration contre47,1%pour les 6 à moins de12ans et51,6% pour les 15 ans et plus. La période de la préadolescence est en effet une période de conquête de l’autonomie et donc de reconnaissance au sein de la famille, mais aussi en dehors. En revanche, la période de l’adolescence proprement dite peut constituer pour certains un recul en termes d’intégration sociale.

Les inégalités des conditions d’existence dans l’enfance ont des effets en termes d’intégration sociale. Il s’agit d’un puissant facteur de reproduction des inégalités.

Il existe en effet, comme on pouvait s’y attendre, une très forte corrélation entre le niveau de privation et le niveau d’intégration sociale. Parmi les enfants dont l’intégration sociale est très faible 42,1% connaissent une extrême privation et parmi les enfants dont l’intégration est très bien assurée, près de 74% (trois sur quatre) ne connaissent pas la privation. Tout se passe comme si les instruments de la socialisation, loin de corriger les inégalités socio-économiques entre les enfants, ne faisaient en réalité que les renforcer. Les liens sociaux qui rattachent les enfants à leur famille, à leur quartier, à leur école et à la collectivité sont donc eux aussi source de profondes inégalités.
Analyse du cumul des inégalités

Pour analyser globalement les corrélations entre les différents indices qui ont été élaborés dans le cadre de l’étude sociologique complète, une analyse factorielle de correspondances multiples a été réalisée. Les variables actives sont : 1) le niveau d’intégration familiale ; 2) le niveau d’intégration dans le quartier ; 3) le niveau d’intégration à l’école ; 4) le niveau participation à la vie de la collectivité ; 5) le niveau de qualité du cadre de vie ; 6) le niveau de confiance dans l’entourage ; 7) le niveau de santé et d’accès aux soins ; 8) le niveau de privation. Les variables illustratives sont le sexe et l’âge. En procédant ainsi, il apparaît clairement que les indices sont très corrélés entre eux et qu’il est donc possible de vérifier la thèse du cumul des inégalités. Sur le plan factoriel se dégagent quatre ensembles distincts.

1. l’intégration très bien assurée

Le pôle de couleur bleue peut être qualifié d’intégration très bien assurée : il correspond aux situations les plus favorables de l’ensemble des indices. Il est frappant de constater que l’ensemble des quatre points culminants des quatre dimensions de l’intégration sociale que nous avons examinées dans ce rapport sont situés à proximité l’un de l’autre sur le graphique : « très bonne intégration familiale », « très bonne intégration dans le quartier », « très bonne intégration scolaire » et « très bonne participation à la vie de la collectivité ». Dans le même espace, nous trouvons également « non-privation », « cadre de vie excellent », « fort accès aux soins » et « forte confiance dans l’entourage ». On peut estimer que 50% des enfants qui ont participé à la consultation sont proches de cette situation très favorable sur tous les plans. Il est facile d’en conclure qu’il s’agit de la population des 6/18 ans qui dispose de toutes les chances de réussite aussi bien à l’école que dans leur vie future d’adulte.

2. l’intégration assez bien assurée

Le pôle de couleur verte peut être qualifié d’intégration assez bien assurée : il correspond aux situations intermédiaires de tous les indices qualifiées de « assez bonne » : « assez bonne intégration familiale », « assez bonne intégration dans le quartier », « assez bonne intégration à l’école », assez bonne participation à la vie de la collectivité ». À ces quatre points intermédiaires de l’intégration sociale sont associés des positions également intermédiaires relatives à la privation (légère), à la santé (assez fort accès), au cadre de vie (bon), à la confiance dans l’entourage (assez forte). Le cumul de ces situations intermédiaires ne remet pas en question la garantie d’intégration sociale, mais leur caractère répétitif est déjà le signe d’une inégalité par rapport aux enfants proches de l’intégration très bien assurée. Cette inégalité peut être source de frustration et déboucher à la longue sur certaines formes de fragilité. On peut estimer à 33%, soit environ un tiers, la proportion des enfants proches de l’intégration assez bien assurée.

3. l’intégration précaire

Le pôle de couleur rose peut être qualifié d’intégration précaire : il correspond aux modalités « faible » de tous les indices. Ce pôle marque un net décrochage par rapport au pôle précédent. Une fois encore le caractère répétitif frappe l’attention. On peut y lire les mentions « faible intégration familiale », « faible intégration dans le quartier », « faible intégration à l’école », « faible participation à la vie de la collectivité8 », mais aussi, comme on pouvait s’y attendre, « grande privation », « cadre de vie précaire », « faible accès aux soins » et « faible confiance dans l’entourage ». Le cumul de ces situations défavorables ne signifie pas obligatoirement l’échec total et définitif de l’intégration pour les enfants concernés, mais compromet sérieusement leurs chances de participation stabilisée à la vie économique, sociale et politique à l’âge adulte. On peut estimer à 10% la proportion des enfants proches de l’intégration précaire.

4. l’intégration très précaire

Le pôle de couleur orange peut être qualifié d’intégration très précaire : il correspond aux modalités « très faibles » de trois indices d’intégration : « très faible intégration dans le quartier », « très faible intégration à l’école », « très faible participation à la vie de la collectivité ». Remarquons également à proximité de ces trois positions, les modalités « cadre de vie très précaire », « extrême privation », « très faible confiance dans l’entourage » et « très faible accès aux soins ». Il s’agit d’une situation globale extrêmement défavorisée dans laquelle les enfants ont un risque élevé de connaître des carences importantes en termes de protection et de reconnaissance, lesquelles peuvent se traduire par des formes de disqualification sociale à l’âge adulte. On peut estimer à 7% la proportion des enfants proches de l’intégration très précaire.


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