Droits humains

Emmanuel Macron et le ventre des femmes africaines

Comme les Réunionnais dans les années 1960, les Africains accusés aujourd’hui de faire trop d’enfants

Manuel Marchal / 22 juillet 2017

Les propos du président de la République lors du G20 faisant des « 7 à 8 enfants des femmes africaines » une des raisons du sous-développement de l’Afrique renvoie à une page difficile de l’histoire de La Réunion, quand le pouvoir voulait rendre responsable du sous-développement les Réunionnais accusés de faire trop d’enfants. Cela avait conduit à des milliers d’avortements forcés. C’était il y a plus de 40 ans, mais force est de constater que ce vieux fond reste ancré dans les plus hautes sphères du pouvoir en France.

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Extrait de Témoignages du 1er mars 1971 : procès en appel des auteurs d’avortements et stérilisations forcées couverts par le pouvoir.

Lors du G20 des 7 et 8 juillet à Hambourg, Emmanuel Macron a fait part de son analyse du sous-développement de l’Afrique, dont l’une des causes principales seraient les « 7 à 8 enfants des femmes africaines ». Ces propos ne manquent pas d’étonner, et ils ont suscité quelques réactions.

« Oublier le pillage des ressources naturelles de ce continent par l’Europe depuis le milieu du XIXe siècle à travers la violente colonisation d’hier, le dramatique néocolonialisme d’aujourd’hui à travers les assassinats, la corruption, l’extractivisme, l’ingérence politique françafricaine et la dette illégitime. Oublier aussi la tragédie lointaine, de l’extraction de la force de travail durant les trois siècles précédents de ces dizaines de millions de jeunes africains, esclaves déportés dans des conditions pires que le bétail. Cette pensée tellement primaire de Macron sur les femmes africaines révèle un mépris raciste et sexiste, émanant du président français à savoir un homme, un blanc et un chef d’État. », écrivent Nicolas Sersiron et Anouk Renaud du CADTM dans une tribune reproduite par Politis.

Femmes premières victimes d’un système

Ils poursuivent : « Macron semble ignorer cette évidence empirique : la transition démographique se fait naturellement dès que les femmes et hommes ont accès à l’éducation, à la santé, à une alimentation sans angoisse du lendemain, bref à une vie digne. Et comment atteindre cet état, si les politiques qui sont imposées à ces pays par le FMI, la Banque mondiale ainsi que par les pays industrialisés réunis au sein du Club de Paris depuis les années 1980 et la grande crise de la dette, vingt ans après les décolonisations, sont des plans d’austérité à répétition couplés à un libre-échange totalement inégal donc déloyal et une privatisation de leurs ressources. Dans les plans d’ajustement structurel imposés aux pays du Sud – ceux-là même qui sont appliqués à la Grèce aujourd’hui – une mesure phare était la disparition de la gratuité de l’éducation et de la santé. »

Et de souligner que « loin d’être responsables, les femmes africaines sont en fait les premières victimes de ce système. En tant que pauvres, africaines mais aussi en tant que femmes.(…) Le travail gratuit des femmes déjà colossal s’est encore accru, puisque les femmes pallient aux services sociaux démantelés en s’occupant des enfants, des personnes âgées ou malades. »

Inévitable croissance démographique

L’analyse d’Emmanuel Macron faisant entrer en jeu la croissance démographique comme cause du sous-développement est inquiétante. Elle renvoie en effet à une période bien difficile de l’histoire de La Réunion, celle des avortements et stérilisations forcés ainsi que des affiches représentants des enfants sortir d’une boîte de sardines, quand le gouvernement voulait transférer sur les Réunionnais la responsabilité du non-développement du pays.

Un des objectifs des pères de l’abolition du statut colonial était notamment l’instauration de la Sécurité sociale à La Réunion. En effet, à la suite des privations de la guerre, l’espérance de vie dans notre île était inférieure à 50 ans, et la ration alimentaire quotidienne moyenne servie aux Réunionnais plaçait notre île parmi les pays les plus pauvres du monde.

Une des premières mesures découlant de la fin du statut colonial était l’aide médicale gratuite. L’accès aux soins allait donc automatiquement élever l’espérance de vie, et placer La Réunion sur la voie de la transition démographique.

Avortements et stérilisations forcées à La Réunion

La croissance de la population était inéluctable, mais elle n’a pas été anticipée par Paris car rien n’a été prévu pour assurer le développement d’un pays en pleine transition démographique. Il s’agissait au contraire d’organiser l’exil de la jeunesse vers les besoins de la France avec le BUMIDOM et les Enfants de la Creuse, et de limiter de manière drastique les naissances. Le but était de culpabiliser les Réunionnais en les accusant de faire trop d’enfants. Comme le rappelle Françoise Vergès dans son livre « le ventre des femmes », qui revient sur le scandale de la clinique du Docteur Moreau à Saint-Benoît. Dès 1969, Témoignages et Croix-Sud avait dénoncé le scandale de 8.000 avortements pratiqués par an dans cet établissement, accompagné de stérilisations, et cela sans le consentement des femmes mutilées dans leur chair.

30 femmes ont eu alors le courage de porter plainte et de porter leur cause dans l’enceinte du tribunal où deux personnes furent condamnées à des peines légères : l’infirmier-chef Govindin et le docteur Ladjad.

Près de 50 ans après la révélation de faits représentatifs d’une politique anti-nataliste découlant d’une vision raciale, force est de constater que le fond qui préside à de telles décisions est encore présent dans les plus hautes sphères du pouvoir en France.

M.M.


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