Droits humains

« Nous avons été vendus comme des animaux »

Le crime commis contre les Chagossiens ne doit jamais rester impuni

Témoignages.re / 18 décembre 2010

Dans son numéro spécial "Fête de la Liberté", "Témoignages" accorde une large place au combat mené depuis des décennies par les Chagossiens pour qu’ils puissent retourner vivre dans leur pays. Malgré toute la puissance des Etats-Unis et de leurs alliés britanniques, les Chagossiens ne baissent pas les bras, ils ne cessent de se lever pour revendiquer leur droit de vivre librement dans leur pays. L’esclavage a beau avoir été aboli au 19ème siècle, les Chagossiens ont été « vendus comme des animaux » lors d’un sinistre marché pour que l’armée US puisse transformer un pays complètement vidé de ses habitants en une des plus importantes bases militaires du monde.

• Communiqué du Comité Solidarité Chagos La Réunion (C.S.C.R.)

Wikileaks l’a confirmé : « Le parc marin aux Chagos a été créé pour bafouer les droits fondamentaux des Chagossiens ».

« Les documents publiés par Wikileaks à propos des Chagos ne constituent pas à proprement parler des “révélations” sur la politique menée par Londres et Washington depuis près de 50 ans à l’encontre du peuple chagossien. Cette politique d’agression est depuis longtemps connue et analysée. Ils ont le mérite de confirmer le pire de ce que l’on savait déjà sur la violation systématique des droits des Chagossiens par ces deux grandes puissances occidentales. Et ils le confirment de la façon la plus accablante, sous la forme d’aveux écrits de la main même des auteurs de ces crimes.

Que confirment donc ces documents ? D’abord ils enracinent le “crime originel” dans une géostratégie militaire impérialiste dans l’océan Indien. Le peuple des Chagos n’a pas pesé lourd face à la volonté toute-puissante des Etats-Unis, servie par son allié britannique, de créer une fois le vide réalisé une gigantesque base militaire à Diego Garcia. Une base où les Américains, en violation des traités internationaux, ont stocké des bombes à sous-munitions, contenant chacune plusieurs centaines de mini-bombes, qui se dispersent sur un vaste périmètre et ont les effets meurtriers de mines anti-personnelles.

Que confirment encore les câbles secrets de la diplomatie américaine ? Ils soulignent la persistance dans le crime et l’acharnement mis jusqu’à aujourd’hui à interdire tout retour des Chagossiens dans leur pays natal. C’est ce qui se cache derrière la création sans concertation par le gouvernement britannique d’un Parc marin aux îles Chagos. Cette “zone marine protégée”, affichée comme un souci de préserver faune et flore (tout en maintenant la base hyper-polluante de Diego Garcia !), n’est qu’un cynique subterfuge pour empêcher les natifs de ces lieux de s’y réinstaller. Le subterfuge est éventé, les “éco-impérialistes” sont pris la main dans le sac, et l’aveu suscite la colère. Olivier Bancoult, leader du Groupe Réfugiés Chagos, l’a dit avec force le 2 décembre dernier : « Le parc marin aux Chagos a été créé pour bafouer les droits fondamentaux des Chagossiens ».

Un élément clé surnage dans la masse des documents dévoilés par Wikileaks. C’est cette affirmation des Britanniques qu’ils n’ont jamais regretté, et qu’ils ne regrettent toujours pas, d’avoir déporté la population chagossienne. Cette absence de toute remise en question de leur politique d’agression et de domination des peuples est le fil d’une histoire qui relie le complot ourdi dès le début des années 60 au Parc marin d’aujourd’hui. Une histoire faite des souffrances et des humiliations endurées par les Chagossiens (voir la lettre que Rita Bancoult, 85 ans, vient d’adresser au haut-commissaire britannique à Maurice, M. Nick Leake, à fins de transmission au Premier Ministre de Grande-Bretagne).

Avec Olivier Bancoult, les Chagossiens se battent d’une façon admirable pour faire reconnaître et faire appliquer leur droit au retour sur leur terre natale. La prochaine étape décisive n’est autre que le procès devant la Cour européenne des droits de l’homme intenté au gouvernement britannique, qui doit avoir lieu dans les tout prochains mois. Olivier Bancoult a déjà joint au dossier les éléments sortis du secret par Wikileaks.

Le Comité Solidarité Chagos La Réunion milite pour que les Chagossiens puissent retourner sur leur terre d’origine et bénéficier de toute l’aide nécessaire pour la réussite de leur réinstallation.

Le Comité Solidarité Chagos La Réunion entend poursuivre son action pour informer l’opinion réunionnaise sur le drame chagossien et lui faire prendre toujours mieux conscience de l’ampleur du crime commis contre ce peuple frère de l’océan Indien. Au-delà de notre île, le C.S.C.R. souhaite contribuer à une coordination des solidarités qui existent et se développent sur la scène internationale.

Le Comité Solidarité Chagos La Réunion
(Soutien financier par chèque à l’ordre de : C.S.C.R. à adresser à : CSCR c/o M. Alain Dreneau, 6 place la Folette 97420 Le Port)


• Lettre de Rita Elysée Bancoult au haut commissaire britannique à Maurice

« Votre gouvernement devrait avoir honte »

Nous reproduisons ci-après la lettre de la mère d’Olivier Bancoult adressée au haut commissaire britannique à Maurice, à fins de transmission au Premier Ministre David Cameron.

« Cher M. Leake,
Je suis Marie Rita Elysée Bancoult, la mère d’Olivier Bancoult, leader du Groupe Réfugiés Chagos. Pardonnez-moi de prendre un peu de votre temps précieux, mais je vous prie de bien vouloir accepter que j’ouvre mon cœur devant vous.
Je dois vous dire que les récentes révélations de Wikileaks n’ont nullement été des révélations pour nous, les Chagossiens. Nous avons toujours su que la création du Parc Marin avait pour but de nous empêcher de retourner vivre dans nos îles.
C’est un moyen mesquin et cruel de nous dénier le droit de vivre comme une nation à part entière. Votre gouvernement devrait avoir honte. Les documents secrets dévoilés sont simplement venus apporter la preuve de ce que nous savions déjà.

Aujourd’hui, en tant que Chagossienne, âgée de 85 ans, je veux que vous compreniez mon désespoir, ma souffrance, et que vous vous rendiez compte de tous les tourments que j’ai vécus depuis que je suis arrivée ici à Maurice.
J’ai perdu mon époux, j’ai perdu cinq enfants, dont deux sont enterrés à Peros Banhos et trois ici à Maurice. Aujourd’hui, je n’ai plus que mon fils Olivier, le dernier-né de mes enfants. Il est mon messie. Il est celui qui nous libérera tous.
Il n’est pas seul dans cette bataille. Tout notre peuple est derrière lui. Aussi ne commettez pas l’erreur de penser que nous sommes un groupe de personnes sans ressort. Nous sommes peut-être sans éducation et sans armes, mais nous avons foi en Dieu et nous avons la volonté de combattre l’injustice.
Votre gouvernement nous a chassés brutalement et sans pitié de notre paradis et nous a plongés ici dans un enfer. Mon fils lutte sans relâche pour que nous retournions dans nos îles.

Je veux aujourd’hui que vous sachiez que je ne cesserai le combat qu’à mon dernier souffle, quand je reposerai les mains croisées sur ma poitrine… Je ne renoncerai pas à ma dignité et je montrerai aux Britanniques de quel métal je suis faite.
Aujourd’hui 10 décembre, c’est la Journée des Droits de l’homme. Mais pour nous les Chagossiens, il n’y a pas eu respect de nos droits. Cela c’est quelque chose que votre gouvernement a toujours ignoré − nos droits. Je suis aussi très déçue que mon cher Olivier n’ait pas pu rencontrer cette semaine le Premier Ministre de Maurice, le Dr Navin Ramgoolam.
La communauté chagossienne avait mis beaucoup d’espoirs dans cette rencontre, car elle aurait pu nous donner une bonne perspective, et nous aurions célébré alors la Journée des Droits de l’homme.

Vous devez savoir que, pour moi, les Britanniques ont volé aux Chagossiens leur droit de vivre. Croyez-moi, ce crime ne peut rester impuni.
Le jour où j’ai appris que je ne pourrais jamais plus retourner dans mon île, ce fut comme si l’on m’avait planté un couteau dans le cœur, et je pouvais sentir couler mon sang de cette blessure.
Je peux encore la sentir en moi. Nous avons été vendus comme des animaux. Savez-vous ce que cela fait d’être arraché de sa terre natale et jeté n’importe où ?
Vous vous sentez plus bas qu’un animal. Vous êtes privé de votre dignité. Mais pire que tout, vous n’avez plus d’identité. Nous les Chagossiens avons été volés de notre dignité. C’est cela que je ressens ici.

M. Leake, mon nombril est enterré là-bas, à Peros Banhos. Je n’ai jamais cessé de penser à ma terre natale et aux tombes de mes proches et des chers disparus que j’ai laissés derrière moi.
Le jour où je reposerai sur mon lit de mort, ce jour-là mourra aussi le rêve que j’ai porté dans mon cœur depuis le jour où j’ai quitté ma patrie − le rêve d’y retourner. Vivre loin de Peros Banhos a été un véritable fléau infligé à ma famille et à mon peuple.
Comprenez-moi s’il vous plaît. Je n’ai plus qu’un seul désir aujourd’hui, c’est celui de mourir à Peros Banhos et d’être enterrée dans le cimetière où j’ai déjà enterré deux de mes enfants et mes parents.
Je crains de mourir avant que mon vœu ne soit exaucé. Je n’oublierai jamais toutes les souffrances et tous les malheurs qui ont été imposés à ma famille et à moi-même.
Mais je ne renoncerai jamais à mes droits. Je ne souhaite à personne, y compris à mon pire ennemi, le sort qui a été le nôtre.
Voilà tout ce que j’avais à vous dire. J’espère que cette lettre touchera votre cœur. J’espère aussi que vous ne traverserez jamais les épreuves que moi et mon peuple avons traversées durant toutes ces années. Car c’est le plus grand malheur qu’une personne et une nation puissent endurer ».

Marie Rita Elysée Bancoult
Cite Zilois

(traduction Alain Dreneau)


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