Droits humains

Plaidoyer pour le retour des Chagossiens sur leurs terres natales

Conférence d’André Oraison avec le Comité Solidarité Chagos La Réunion -3-

Témoignages.re / 23 janvier 2014

Voici la troisième et dernière partie du texte condensé de la conférence tenue le 16 janvier dernier à la mairie de Saint-Denis par André Oraison, Professeur des Universités et membre du Comité Solidarité Chagos La Réunion. Une conférence intitulée : "Plaidoyer pour le retour des Chagossiens sur leurs terres natales". La première partie de ce texte est un rappel historique de la double déportation dont a été victime le peuple chagossien. La seconde présente diverses raisons justifiant ce retour et le contexte juridique qui le favorise. Enfin, André Oraison explique pourquoi et comment nos sœurs et frères chagossiens pourraient faire respecter leurs droits fondamentaux pour en finir avec ce crime contre l’humanité qui les frappe.

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L’année 2014 doit être l’année où le retour des Chagossiens sur leurs terres natales se planifie et s’organise. Un vrai retour avec un projet de développement, et non (comme ici sur cette photo de 2009) un retour de quelques jours accordé comme une aumône à un peuple déraciné.

Dans ce contexte juridique favorable, une opportunité se présente aujourd’hui qui doit permettre aux Chagossiens de revendiquer avec succès le droit inaliénable de retour au pays natal. Après la création du BIOT par le décret-loi de 1965, un traité anglo-américain de cession à bail est signé à Londres le 30 décembre 1966. Entré en vigueur le jour même, cet accord vise à rendre disponibles à titre temporaire et à des fins militaires les îlots intégrés dans le BIOT.

Son article 11 contient notamment la disposition suivante : « Après une période initiale de 50 ans, le présent Accord demeurera en vigueur pendant une période supplémentaire de 20 ans, à moins qu’un des deux Gouvernements, deux ans au plus avant la fin de la période initiale, notifie à l’autre sa décision d’y mettre fin, auquel cas le présent Accord expirera deux ans après la date de cette notification ». La question fondamentale est alors la suivante : le bail stratégique consenti pour 50 ans aux Américains sur les Chagos par les Britanniques sera-t-il prolongé, par tacite reconduction, pour une nouvelle période de 20 ans le 30 décembre 2016 ?

Pour les experts, la réponse ne peut être que positive. Diego Garcia — l’île principale des Chagos — abrite en effet une base militaire aéronavale en vertu d’un traité anglo-américain signé à Londres le 25 février 1976. Or, cette base — la plus grande base américaine à l’extérieur du territoire des États-Unis — a été décisive lors des opérations onusiennes Tempête du désert engagée contre l’Irak en 1991 et Liberté immuable conduite contre le régime pro-Taliban d’Afghanistan en 2001.

Compte tenu des remous observés à la périphérie de l’océan Afro-asiatique — notamment en Afghanistan où le régime de Kaboul est menacé par Al-Qaïda malgré l’annonce par Barack Obama d’un retrait de l’armée américaine du territoire afghan programmé dès 2014, en Iran où les autorités cherchent à se doter de l’arme nucléaire malgré les mises en garde réitérées des États-Unis ou encore dans le golfe d’Aden miné par la piraterie maritime —, les experts sont convaincus que le bail consenti aux États-Unis sera effectivement reconduit le 30 décembre 2016. Les « Autoroutes des hydrocarbures et des matières premières stratégiques » qui traversent l’océan Indien paraissent trop importantes pour que l’Aigle américain — conscient de son leadership depuis la chute de l’Ours soviétique en 1991 — abandonne ses bases militaires installées dans les pays du golfe Arabo-Persique — face à l’Iran — ainsi que le centre stratégique de Diego Garcia.

La période de deux ans au cours de laquelle il est possible que soit réexaminé le bail stratégique accordé par la Grande-Bretagne aux États-Unis s’ouvre le 30 décembre 2014. Les Chagossiens doivent donc se mobiliser dès maintenant avec la plus grande détermination pour espérer revenir dans leur pays. Mais à qui s’adresser ? Certains exilés mettent l’accent sur les qualités humaines reconnues à Barack Obama — premier Président noir des États-Unis et prix Nobel de la Paix en 2009 — dont pourrait dépendre le retour des descendants d’esclaves africains sur leurs terres natales. Mais cette option est contestable.

Lancée sur le site de la Maison Blanche à l’initiative du GRC (Groupe Réfugiés Chagos), une pétition a bien obtenu en 2012 les 25.000 signatures qui sont nécessaires pour permettre au Président américain de se pencher sur le drame des Chagossiens. Or, aussitôt connu l’arrêt rendu le 20 décembre 2012 par la Cour européenne des droits de l’Homme de Strasbourg qui déclare irrecevable la plainte des Chagossiens contre les Britanniques pour violation de leurs droits lors de leur déportation, au motif qu’une compensation leur avait été versée par le Gouvernement de Londres en 1982, « pour solde de tout compte », la Maison Blanche répond qu’elle n’a aucun pouvoir dans cette affaire et précise que c’est la Grande-Bretagne qui exerce seule la souveraineté sur l’ensemble des îles Chagos, y compris sur l’atoll de Diego Garcia.

C’est dire a contrario que l’unique interlocuteur des Chagossiens est désormais la Grande-Bretagne qui exerce un droit de souveraineté exclusif sur leur archipel depuis sa conquête au détriment de la France, en 1810. Faut-il en outre rappeler que la Haute Cour de Justice de Londres a reconnu aux Chagossiens le droit de bénéficier de la pleine citoyenneté britannique dans sa décision du 3 novembre 2000 et que ce droit leur a été aussitôt accordé par le Parlement dans une loi du 22 novembre 2001 ?

Contrairement aux déclarations du Gouvernement de Londres qui, jusque-là, faisait dépendre le retour des Chagossiens dans leur pays du bon vouloir américain, c’est bien le Gouvernement britannique — un Gouvernement qui a aujourd’hui mauvaise conscience — qu’il faut convaincre de négocier avec les États-Unis le renouvellement du bail avant le 30 décembre 2016 avec, pour finalité, le retour définitif d’un petit peuple pacifique au moins dans les îles — préalablement réhabilitées et viabilisées — de Peros Banhos et de Salomon, dès lors que ces deux territoires échappent au processus de militarisation.

En vérité, depuis juillet 2013, un faisceau d’indices révèle que les Britanniques ne seraient plus hostiles au principe du retour définitif des Chagossiens dans leur pays d’origine. Dans une déclaration solennelle faite aux parlementaires de la Chambre des Communes le mardi 19 novembre 2013, Mark Simmonds — en sa qualité de ministre d’État au Foreign and Commonwealth office — a en effet indiqué que les autorités britanniques se prononceraient dans un délai d’un an et plus précisément avant le 31 décembre 2014 sur une nouvelle étude de faisabilité indépendante portant sur la seule mais importante question de la réinstallation des Chagossiens sur l’ensemble des îles qui composent l’archipel des Chagos, y compris sur la partie orientale de l’atoll de Diego Garcia qui n’est pas militarisée.

Que penser de ce revirement ? Faut-il le prendre au sérieux ? Le Gouvernement de Londres a-t-il déjà obtenu le « feu vert » des États-Unis ?
Peut-être est-il encore trop tôt pour répondre à ces questions. Mais dès à présent, les Chagossiens doivent fourbir leurs armes afin de participer à l’élaboration d’un plan de réinstallation aux côtés des experts désignés par le Gouvernement de Londres.

Quant à nous, notre position est claire : pour des raisons autant morales que juridiques, nous continuerons, jusqu’à la survenance d’un heureux dénouement, à soutenir les exilés des « Ziles-là-haut » qui survivent, pour la plupart, dans la précarité des bidonvilles de Port Louis après avoir été sacrifiés dans le secret sur l’autel des intérêts des grandes Puissances occidentales au nom de la raison d’État. Jusqu’à ce que justice lui soit rendue, nous resterons donc à l’écoute des Chagossiens qui ont été et demeurent les principales victimes des desseins méphistophéliques des autorités américaines et britanniques dans l’océan Indien.


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