Droits humains

Un an après : où sont les filles de Chibok ?

219 lycéennes toujours prisonnières de Boko Haram

Témoignages.re / 15 avril 2015

Le 14 avril 2014, 276 filles ont été enlevées dans leur école, l’école secondaire publique de Chibok, dans l’Etat du Nord-Est de Borno, aux premières heures du jour par des terroristes de Boko Haram. Un an après, 219 d’entre elles n’ont toujours pas été retrouvées et ne sont pas près de retrouver leurs foyers tandis que les 57 autres qui ont réussi à se tirer des griffes de leurs ravisseurs recollent les morceaux de leurs vies qui ont volé en éclats le triste jour de leur enlèvement. Même si certains ont déclaré avoir aperçu certaines de ces filles, en particulier à Gwoza qui a été récemment libéré des rebelles qui s’en étaient emparés et en avaient fait leur siège, cette information n’a pu être vérifiée.

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Un an s’est écoulé depuis cette terrible image des jeunes filles prisonnières de Boko Haram.

Où sont donc les filles de Chibok ? Sont-elles mortes ou sont-elles en vie ? Seront-elles jamais retrouvées et ramenées chez elles saines et sauves ? Ce sont des questions que se posent les nombreux citoyens concernés, dont les parents de ces filles.
Le gouvernement fédéral du Nigeria, qui a été largement critiqué tout d’abord pour avoir attendu 19 jours avant de reconnaître que les jeunes avaient disparu et aussi pour n’avoir pas fait grand-chose par la suite pour les secourir, a exprimé la conviction que ces filles sont encore vivantes et qu’elles seront libérées.
« Nous continuons à chercher les filles de Chibok et c’est la raison pour laquelle malgré la prise de Bama et d’autres villes, les forces de sécurité et l’armée n’ont jamais abandonné, et jusqu’à ce qu’on les retrouve nous ne pouvons pas commencer à croire les spéculations (sur la mort éventuelle des jeunes filles)", a déclaré le porte-parole du gouvernement Mike Omeri, à la veille du premier anniversaire de cet enlèvement.
« Ainsi, je peux vous donner l’assurance que chaque région est passée au peigne fin et que tout élément trouvé sera révélé à l’autorité appropriée et rien ne sera tenu secret », a-t-il indiqué.

Un an de vaines recherches

Après les succès enregistrés par l’armée nigériane, avec ses homologues du Cameroun, du Tchad et du Niger, une nouvelle offensive a été lancée contre Boko Haram, le 14 février 2015, et nombreux ont été ceux qui ont pensé que les filles devaient être retrouvées maintenant.
Parmi les villes et les villages couvrant 14 administrations locales dans trois Etats (Adamawa, Borno et Yobe) qui ont été repris à Boko Haram figurent Gwoza (quartier-général du Califat auto-proclamé du groupe), Damboa et Bama, dont on pense qu’il pourrait s’agir d’endroits où les filles pouvaient être cachées par leurs ravisseurs.
Puisque ces territoires ont été récupérés et que les filles n’ont pas été retrouvées, tous les yeux sont désormais tournés vers la Forêt de Sambisa, une vaste forteresse des terroristes qui n’a pas encore été envahie par les troupes qui progressent – comme si ces filles n’avaient pas été exfiltrées par les frontières poreuses et mariées de force comme le chef du groupe, Abubakar Shekau, l’avait annoncé.
Le chef d’état-major de l’armée nigériane, le général de corps d’armée, Kenneth Minimah a fait espérer que les filles pouvaient être dans la Forêt de Sambisa quand il a déclaré aux journalistes récemment : « Dans toutes les zones libérées, nous avons également mené des enquêtes, mais la vérité est que lorsqu’ils prennent la fuite les terroristes emmènent avec eux leurs familles. Et ceux avec qui nous sommes entrés en contact n’ont fait aucun commentaire, suggérant que les filles de Chibok se trouvaient là et ont été emmenées.

La douleur des parents

« Mais nous sommes optimistes qu’à mesure que nous progressons, le territoire leur échappe et nous aurons plus de détails sur cette histoire. Au moment où nous arriverons à la Forêt de Sambisa, mon espoir que nous serons en mesure d’en connaître l’aboutissement.
Ces assurances semblent creuses pour les parents des jeunes filles, qui ont le cœur brisé par le sort réservé à leurs filles. Ils déplorent le fait que le gouvernement ne les tienne pas régulièrement informés sur les recherches menées pour retrouver les filles, qui ont été vues pour la dernière fois sur une vidéo, publiée par Boko Haram, portant le hijab et récitant le Coran.
« Nous ne sommes pas en contact avec le gouvernement et personne ne semble penser que nous méritons que l’on nous parle. Chaque jour, nous portons notre douleur et nous tendons vers le désespoir », a déclaré Samuel Yanga, le père de Sarah, une des élèves enlevées.
Un autre parent, Esther Yakubu, mère de Dorcas – une des filles disparues, a déclaré : « La douleur de l’absence d’une enfant est trop forte pour moi en tant que mère, cependant ma voix ne compte pas. Que leur avons-nous fait (au gouvernement) pour qu’il nous néglige tant ? »
Les deux parents ont indiqué que le peu d’information qu’ils ont sur la recherche de leurs filles leur vient du groupe BringBackOurGirls (BBOG), une ONG rapidement formée après l’enlèvement, et qui s’occupe du problème des jeunes filles enlevées envers et contre tout, y compris les tentatives du gouvernement de les réduire au silence et de les renvoyer de leur base de Unity Fountain dans la capitale, Abuja.

Mobilisation des ONG

Fidèle à sa mission, le groupe a lancé, mercredi dernier, une semaine d’activités pour rappeler le sort des filles et intensifier les efforts pour les ramener chez elles saines et sauves. Ces activités, comprenant une randonnée, une veillée à la bougie, un « Tweet Meet » pour rassembler les followers en ligne de BBOG, vont aboutir par des prières chrétiennes et musulmanes.
Les responsables de BBOG, Oby Ezekwesili et Hadiza Bala Usman a déclaré aux journalistes à Abuja : « Il a fallu le tollé général de tous ceux parmi nous qui ont compati à notre campagne #ChibokGirls d’ici et d’ailleurs pour que leur tragédie soit reconnue et que notre gouvernement réagisse. Malheureusement, elles n’ont pas encore été libérées et ramenées à leurs familles.
Notre « ChibokGirls est le symbole de la défense de la dignité et du caractère sacré de la vie humaine ; de la fille, des femmes, de tous les oppressés, réprimés, désavantagés, des personnes en danger partout dans le monde. Nous devons faire de leur retour chez elles saines et sauves, une priorité ».
En plus de BBOG, d’autres groupes concernés ont exprimé leur soutien aux efforts déployés pour retrouver les jeunes filles. Parmi eux, le National Council of Women Societies (NCWS).
« Je ne suis pas satisfait de la situation qui est qu’après une année, les filles n’ont pas été reprises à leurs ravisseurs », a déclaré la présidente de NCWS, Folashade Ashafa. Je suis triste que plusieurs d’entre elles aient pu subir un mariage forcé et pour les autres qui n’ont pas pu être libérées ».

Dans la Forêt de Simbasa

Dans le même temps, le Gouverneur Kashim Shettima de Borno, dont le gouvernement dirige l’école où les filles ont été enlevées, a invité les parents en détresse à ne pas abandonner l’espoir que leurs filles seraient retrouvées vivantes et leur seraient rendues. Il a également évoqué ce qui était prévu pour leur réinsertion une fois qu’elles seraient retrouvées.
« Comme je l’ai déjà dit, l’espoir est éternel dans le cœur des hommes. Seul un parent insensé abandonnera l’espoir de retrouver un enfant perdu. Nous croyons passionnément et de manière tout à fait réaliste que ces pauvres filles seront retrouvées. Nous collaborons avec des agences internationales pour leur réinsertion, la gestion de leur traumatisme et comment les aider à reconstruire leurs vies une fois que nous les aurons retrouvés.
« Nous croyons, au risque de compromettre leur sécurité, comme la plupart des agences de sécurité qu’elles sont probablement dans la Forêt de Sambisa qui est très grande… Et nous espérons les trouver en bonne santé », a-t-il déclaré à la presse à Maiduguri, la capitale de l’Etat, au cours du week-end.

Promesse électorale du nouveau président

Les analystes de la sécurité craignent que si les filles ne sont pas retrouvées dans la Forêt de Sambisa, qui semble être le dernier endroit possible pour garder un si grand nombre de filles ensemble, elles pourraient alors avoir été mariées aux rebelles qui les ont kidnappées et qui les ont fait sortir du pays ou elles ont pu être utilisées pour des attentats, surtout que plusieurs jeunes femmes ont été identifiées comme les auteurs d’une série d’attentats-suicide meurtriers avant la dernière offensive militaire.
D’après eux, le prochain gouvernement du général de l’armée à la retraite Muhammadu Buhari, qui a battu le président sortant Goodluck Jonathan à l’élection présidentielle du 28 mars – en partie sur son projet d’intensification de la lutte contre Boko Haram et de retrouver les filles disparues – sera plus à même de trouver les jeunes, si bien sûr elles sont encore vivantes.
Mais le prochain président a tempéré les fortes attentes sur les filles de Chibok, en déclarant dans un communiqué pour marquer le premier anniversaire de leur enlèvement : « Je veux les assurer tous, en particulier les parents, que quand mon administration sera installée à la fin du mois de mai, nous ferons tout notre possible pour vaincre Boko Haram. Nous allons agir différemment du gouvernement que nous remplaçons : nous entendons l’angoisse de nos citoyens et nous avons l’intention d’y réagir.
« Cette nouvelle approche doit également commencer par l’honnêteté. Nous ne savons pas si les filles de Chibok peuvent être secourues. On ne sait pas où elles se trouvent. J’ai beau le souhaiter, je ne peux promettre de les retrouver. Mais je dis à chaque parent, membre des familles et amis des enfants que mon gouvernement va faire tout ce qui est en son pouvoir pour les ramener à la maison ».

Segun Adeyemi, Correspondant de la PANA


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