Luttes sociales

Affaire de la « Nantaise » à l’Université : le débat sur l’accès à la fonction publique relancé à La Réunion

Priorité à l’emploi des Réunionnais ou unité de la fonction publique ?

Manuel Marchal / 25 octobre 2016

L’opposition au recrutement à l’Université de La Réunion d’une spécialiste de l’esclavage et de l’engagisme venue de Nantes et ayant déjà résidé dans notre île montre la difficulté de concilier les principes de l’unité de la fonction publique et celui de la priorité à l’emploi des Réunionnais à La Réunion. Pour dépasser les difficultés d’un système mis en place voici 70 ans, un débat s’impose. Dans son document « Pour un nouveau contrat social », le PCR avait proposé l’expérimentation pendant plusieurs années d’un nouveau mode de recrutement. C’était le moratoire sur la nomination à La Réunion de fonctionnaires venant d’autres régions afin de favoriser le recrutement de jeunes Réunionnais à compétences égales.

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Suite à un concours, une enseignante a été nommée à l’Université de La Réunion afin de pourvoir au poste laissé vacant depuis plusieurs années suite au décès de Sudel Fuma. La spécialité est la suivante : Histoire de l’esclavage, de l’engagisme et de l’économie des colonies dans les îles du Sud-Ouest de l’océan Indien aux XVIIIe et XIXe. Depuis plusieurs mois, cette affaire suscite une polémique. Par voie de justice, le CREFOM a obtenu la suspension de l’arrêté de nomination. L’universitaire a choisi de donner une dimension nationale à l’affaire. Elle a fait l’objet le 10 octobre d’un reportage sur TF1 où elle donne sa version des faits :

Une dimension nationale

« ’Ça n’a pas de sens. Je suis nommée, mais je ne peux pas occuper mon poste. Parce que je suis Nantaise. » Virginie Chaillou-Atrous, enseignante à l’Université de Nantes spécialisée dans l’histoire de la Réunion, a remporté début 2016 le concours pour occuper un poste au sein de l’Université de l’île. Sauf que, à cause d’une mobilisation locale lancée après l’annonce de sa nomination, celle-ci a été suspendue. Depuis, Virginie Chaillou-Atrous est dans l’attente. « Il n’y a pas une journée sans que je ne doive faire face à un article de presse insultant de la presse locale, raconte-t-elle à LCI. Alors que j’ai juste postulé à un concours dont l’intitulé était l’exact titre de ma thèse, et que c’était le rêve de ma vie de retourner là-bas ! » (…) « Je suis une spécialiste de la Réunion, de l’Océan indien, des migrations forcées sur l’île », explique-t-elle. « Toutes mes sources sont là-bas, c’est l’endroit au monde où je voudrais être. J’y ai déjà habité. A la base, je ne partais pas en terre inconnue, et ne pensais pas partir en terrain hostile… »

TF1 précise qu’en juillet 2014, « elle est retenue avec un autre candidat. Ils sont tous deux de la métropole. Mais le concours est annulé. Il sera reproposé un an plus tard. Virginie Chaillou postule une deuxième fois. Elle est à nouveau retenue par le comité de sélection, première devant un autre candidat, un Réunionnais de 59 ans ». « Pourtant, mon dossier a été validé jusqu’au bout, le ministère m’a nommé à ce poste, c’est dire l’ampleur de la folie », s’étonne Virginie Chaillou-Atrous. (...) Virginie Chaillou-Atrous comprend en partie la position des opposants. "Pendant des années, les postes à responsabilité étaient tenus par des métropolitains", reconnaît-elle. "Mais ils oublient de dire que tous les postes politiques sont tenus aujourd’hui par des Créoles. Et les postes de la fonction publique sont sur concours. Un concours national, qui récompense au mérite. Il faut respecter les lois." »

« Le mérite doit primer sur l’origine »

Une pétition a été lancée et a recueilli à ce jour 1259 signatures. Voici le texte de son introduction : « Cette pétition dénonce les manœuvres de quelques universitaires du département d’histoire de l’Université de La Réunion et d’associations locales ou identitaires afin d’empêcher le recrutement d’une Universitaire non réunionnaise sur un poste de maître de conférences à l’Université de La Réunion ». Elle précise qu’« en 2016, ce sont quatre enseignants-chercheurs de l’Université de la Réunion (parmi lesquels l’ex-président du comité) qui, pour des raisons tout aussi obscures, ont boycotté le comité. Le concours est néanmoins allé à son terme : après une première réunion consacrée à l’examen des dossiers, le comité a auditionné quatre candidats et élu celle qui allait devenir dans la presse et sur les réseaux sociaux la « Nantaise ». Celle qui, aux yeux des deux seules spécialistes du profil scientifique siégeant au comité, avait de loin le meilleur dossier ».

Opposition de Lantant Pou Lanplwa Lokal

Pour sa part, un collectif de représentants d’associations réunis sous la bannière LAPLL ne partage pas cet avis. Voici sa composition : HISTORUN : Paul Canaguy, Rasine Kaf : Ghislaine Bessiere-Mithra, MLK : Mouvman Lantant Koudmin : Sharl Sintomer, Shomin Simandèl : Christophe Barret la Réunion Debout : Lubin Budel, LAKLARTE : Escyle Jean Bruno, Collectif Bac+974 : Georges Potola ; Association Réunion Debout : Gustave Harry, Romuald Barret, Gaze Hendy, Association des Jeunes Ecrivains Réunionnais, Eric Naminzo : Militant culturel, Artiste Fonkezèr, KAFPAB : Judith Profil, ASENM : Association Sours Eritaz Nout Memwar : David Pelops, EPI : Espace Pour la promotion de l’Interculturalité : Michel Reynolds, Kolektif Domoun : Michel Nasseau, Le CRAN Réunion : Eric Murin Frer 2 Son : Nathaniel Fontaine ; AMBA par Mariline Dijoux, Kréolokoz par Gaël Veleyen, Zandemik Maloya représenté par Jérôme Lin, Richard Minatchy, Militan Pou La Tèr : Riviere Bruno. Association Tienbo Dobout : Arsène Cataye , Komité Eli : Yvrin Rosalie , Nicolas Sery, Hoareau Gaston, Association Yasmina, Sangoro Joseph Raymond dit Ti Moris Association Tapoumaloya, Richard Grondin, Manuel Mokap, Techer Christo : Association des Poèt Arist Maron, (PAM). Association Maronaz.

Dans une tribune adressée par Ghislaine Mithra-Bessière à la presse le 15 octobre et dénommée « Halte à la tyrannie », ils donnent les arguments qui justifient leur opposition à cette nomination.

« Que justice soit rendue aux Réunionnais »

« Le problème est simple, à diplômes et compétences égaux, c’est un Réunionnais que nous choisirons, nous acteurs de la société civile qui sommes réunis aujourd’hui au sein de LAPLL (Lantant Pou Lanplwa Lokal), qui compte en son sein plus d’une trentaine d’associations et de personnalités et qui réclame purement et simplement que justice soit rendue aux Réunionnais qui sont encore trop souvent discriminés, méprisés dans leur être et leur dignité. La pétition lancée par des universitaires de l’Hexagone et des gens d’ici et d’ailleurs est un tissu de mépris envers les Réunionnais taxés d’identitaires, de localistes, de racistes et quoi d’autres encore ? A croire qu’il y a encore des Figaro dans notre propre clan.

Toutes ces voix qui se sont élevées pour soutenir notre action et qui disent clairement aujourd’hui qu’il faut sortir de la colonialité ambiante, pour construire une société plus juste, où chacun devra prendre la place qui lui revient, pour ériger un pays, fier de son peuple, de son histoire, de sa culture et de son identité. Nous disons à ceux qui prétendent venir nous apporter « leur savoir », « leur excellence », comme autrefois les esclavagistes prétendaient apporter aux esclaves, et l’humanité, et la civilisation, que le principe de l’assimilation fonctionne sur le même schéma, à savoir qu’il faut « se conformer » à l’idéologie dominante appelée parfois républicaine, de la France Hexagonale.

« Un(e) zorèy imbu(e) de son savoir »

On voit bien que toutes ces manigances qu’on essaie de nous faire avaler « au nom de la Loi, (quelle Loi ?) et de l’Excellence » n’est en fait qu’une bataille de pouvoir de certains individus pour maintenir leurs prérogatives et leurs statuts à la Réunion et empêcher par des moyens scélérats, comme l’a fait Michel Debré en son temps, les Réunionnais d’exercer librement et surtout en toute légitimité, leurs compétences et leur savoir faire, de faire valoir leur savoir être, et rendre visible et opérationnel le génie réunionnais. »

Et de conclure : « Et si vous en faites les frais Madame, aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce que vous êtes « Nantaise » mais que vous représentez le symbole de ce que l’on ne veut plus à la Réunion : un(e) zorèy imbu(e) de son savoir et de ses compétences, qui se place du côté de l’Excellence et qui prétend apporter aux Réunionnais ce dont ils ont besoin sans qu’ils le sachent eux-mêmes. »

Changer de cadre pour régler le problème

À l’application de l’unité de la fonction publique répond donc la priorité à l’emploi des Réunionnais à La Réunion. Force est de constater que dans le cadre actuel, ce débat ne pourra pas trouver de solution claire allant dans le sens du collectif d’associations. En effet, La Réunion est un département français et les règles de la fonction publique s’y appliquent. C’est le contrat qu’accepte une personne qui souhaite servir l’État en échange d’une rémunération majorée de 53 % à La Réunion, de la garantie d’un emploi à vie et d’une pension qui reste également majorée. En échange de ces droits, elle doit obéir à une hiérarchie où les décisions finales sont prises à 10.000 kilomètres de La Réunion.

Pour sortir d’une telle impasse, le PCR a proposé dans « Pour un nouveau contrat social », brochure publiée en 2007, l’expérimentation du moratoire. Cette idée vise à tenir compte du nombre toujours plus important de jeunes Réunionnais sans diplôme, et des besoins en recrutements dans la fonction publique d’État à La Réunion. Il s’agit de s’inspirer des méthodes qui étaient en cours dans les années 1960, quand notre île avait un grand besoin d’instituteurs. Ces derniers étaient alors recrutés au niveau du Brevet élémentaire, au lieu du Baccalauréat. Force est de constater qu’une fois en poste, ces jeunes Réunionnais ont été à la hauteur de leur responsabilité et ont démontré qu’ils avaient les compétences pour enseigner.

Le plaidoyer de LAPLL ainsi que la démarche du CREFOM montrent bien la difficulté à concilier l’unité de la fonction publique et la priorité à l’emploi des Réunionnais à La Réunion dans le cadre actuel.

Ce sont des arguments supplémentaires à mettre au crédit d’un courant d’opinion qui prend conscience que la départementalisation est dans l’impasse. Ils soulignent l’urgence de débattre pour proposer un nouveau projet dans lequel la fonction publique ne devra pas être oubliée.

M.M.


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