Luttes sociales

ARAST : la longue marche

Geoffroy Géraud-Legros / 9 juin 2011

Privées d’unité par un an et demi de manœuvre cynique et d’aveuglement volontaire, les travailleuses peinent toujours à faire reconnaître leur droit.

Voici un an et demi, “Témoignages” entrait dans la controverse relative à la chute de l’ARAST. Contre le vent dominant, nous affirmions alors que l’urgence consistait à obtenir le règlement des indemnités par l’AGS aux travailleuses, mises à la rue à la veille des fêtes de Noël, et à rallier toutes les parties à un nouveau type de services à la personne, capable de mettre fin aux faillites récurrentes des associations chargées de cette tâche essentielle.

L’argent de l’AGS

L’AGS, avons-nous constamment rappelé, a précisément pour fonction d’accompagner les salariés au cours des périodes difficiles qui suivent la fin d’activité d’une entreprise. Sa fonction est avant tout sociale : la genèse même de cette institution, qui a été fondée après la grève historique des “Lip” en France, en 1973, en témoigne. Dès lors, l’argument présenté par l’AGS et par certains “représentants” autoproclamés des travailleuses n’était guère admissible : dans un communiqué qu’ils jugent aujourd’hui bien embarrassant, ces derniers affirmaient que, si les travailleuses de l’ARAST étaient bien éligibles à l’intervention de l’AGS, la mise en œuvre du mécanisme aurait coûté 12 millions d’euros… trop cher, disait en substance le document, qui entendait donc dépouiller les travailleuses de l’ARAST pour préserver les ressources de l’AGS « en cas d’autre faillite ». Paradoxalement, ce fut la réaction même de la collectivité départementale qui permit à l’AGS de durcir sa position. A plusieurs reprises, la présidente du Département avait alerté sur les dérives de l’association, et plus particulièrement du poids de la rémunération et des salaires des dirigeants sur le budget de la structure. Après la faillite, Mme Dindar annonçait la mise en place de 1.000 CDD, afin de ne pas laisser les travailleuses sans ressources. La mesure fut votée le 16 décembre, soit un peu plus de deux semaines seulement après la liquidation judiciaire, prononcée le 27 novembre 2009.

Communauté d’intérêts

De cette réaction, l’AGS tira argument pour prétendre que le Conseil général, qui n’était pas, du temps de l’ARAST, l’employeur direct des salariées de l’association, avait “repris” l’activité de cette dernière. Imitant le geste de Ponce-Pilate, son dirigeant, M. Erick Marimoutou, se lavait les mains du sort des employées, leur disant en substance de se retourner vers le Conseil général. Un argument qui n’aurait jamais pu porter s’il n’avait été saisi au vol — la chose était-elle concertée ? — par Valérie Bénard, cadre de l’association devenue soudainement “porte-parole” des travailleuses. Celle-ci s’employa à faire dévier le mouvement des salariées, qui s’était dès le départ orienté vers des cibles naturelles : les dirigeants de l’association, mis en cause à plusieurs reprises par le Conseil général, et l’AGS, qui retenait l’argent comme si elle en eût été la propriétaire. A la revendication d’un paiement immédiat des indemnités et de la mise en œuvre collective d’une solution, Mme Bénard et ses alliés substituèrent celle d’une hypothétique « intégration » au Conseil général… allant même jusqu’à leur promettre la fonctionnarisation, nous ont rapporté des ex-ARAST de l’Est. Dès le début du mois de décembre, “Témoignages” attestait de l’existence de liens entre Mme Bénard et l’opposition UMP au sein du Conseil général, qui tirait elle aussi avantage de la crise pour tenter de déstabiliser la présidence.

La manœuvre dévoilée

Inlassablement, notre journal s’est employé à faire apparaître le triangle d’intérêts communs entre l’UMP, Mme Bénard et l’AGS. Parallèlement, nos colonnes posaient la question de la responsabilité des dirigeants, devenus invisibles… mais non totalement inaudibles, puisqu’on apprit assez vite que la plupart d’entre eux étaient confortablement reclassés. Une interprétation qui prenait à contre-courant l’explication généralement acceptée qui, dans l’atmosphère de tension entourant la préparation des Régionales, ciblait directement Nassimah Dindar, et indirectement l’Alliance. On vit même l’extrême gauche (ou revendiquée comme telle) venir protéger le matelas d’argent des AGS : le NPAR se fendit ainsi d’un communiqué d’une cécité qui restera dans les annales, s’en prenant nommément à l’auteur de ces lignes et jugeant « absurde » l’hypothèse d’une collusion entre la syndicaliste sans carte syndicale Valérie Bénard et la Direction de l’UMP regroupée au sein d’Objectif Réunion. La suite est connue : réalisant le scénario envisagé de longue date par “Témoignages”, Mme Bénard s’est bien évidemment retrouvée sur la liste conduite par Didier Robert. Elle est aujourd’hui vice-présidente de la Région, poste qu’elle avait promis d’accepter « pour faire du social » et « sans faire allégeance ». Ce qui ne l’a pas empêché de voter la fin du tram-train et de ses 6.000 emplois, décision qui mit les syndicats dans la rue, cette fois sous ses fenêtres.

Harassante longue marche

Les travailleuses auraient été en droit d’attendre que se déroule le scénario habituel d’une faillite, et de rencontrer, munies de leurs fiches de paye et des documents adéquats, de véritables “responsables” souhaitant les aider. Elles auraient mérité que l’on se rassemble au plus vite pour pérenniser une solution aussi favorable que possible à leurs intérêts. Au lieu de cela, elles ont été cyniquement utilisées par un jeu de pouvoir dont les anciens dirigeants, Mme Bénard, les AGS et l’UMP ont chacun retiré un avantage. L’actualité d’hier nous apprend que des plaintes vont être — enfin — déposées contre les anciens dirigeants de l’association… faut-il y voir un début de changement d’attitude, ou un renversement d’alliances, de la part des douteux porte-parole des travailleuses ? Jusqu’à présent, ceux-ci n’ont cessé de voler au secours des anciens responsables de l’ARAST, avec une virulence et une passion qui donnait à penser. L’avenir dira s’il y a là une réelle avancée, ou s’il s’agit d’une énième manigance. Pendant ce temps-là, l’AGS continue de payer au compte-goutte, et entend bien payer le moins possible. Elle peut compter sur des avocats chevronnés, mais aussi sur le jusqu’au-boutisme de ceux qui maintiennent, envers et contre toute logique, que le Conseil général, c’est-à-dire les contribuables, doivent payer à sa place… et se font ainsi les partisans d’un nouveau désengagement d’une structure originellement destinée à assurer un rôle social. Privées de l’unité qui aurait pu permettre un dénouement rapide, les travailleuses avancent dispersées sur le terrain miné de la procédure. Leur longue marche, malheureusement, n’est pas terminée…

Geoffroy Géraud-Legros


Kanalreunion.com