Luttes sociales

Entretiens avec des élèves de lycée professionnel

6 questions à des jeunes

Témoignages.re / 11 juin 2011

On lit beaucoup d’articles sur les jeunes et leur approche de la vie, il m’a semblé intéressant de me faire ma propre opinion en bavardant avec des élèves de lycée professionnel, un garçon et une vingtaine de filles dont les âges s’étalent entre 18 et plus.

• Vous êtes dans un établissement mixte, comment vous, les filles, vivez cette mixité ?
« Les garçons ont peu de respect pour nous, surtout dans la cour, ils nous sifflent, et se permettent des réflexions vulgaires si on ne répond pas ».
(Le seul garçon présent se défend de se comporter ainsi).

• Et dans la rue ?
« C’est pareil, une fille est sifflée comme un chien par des hommes de tout âge et les lycéennes seraient plutôt sollicitées par des hommes qui sont certainement des pères de famille. En boite, même scénario, nous sommes draguées par des messieurs et nous savons très bien qu’ils ne cherchent que la relation sexuelle, et pour cause, s’ils sont mariés.
Nous n’aimons pas sortir seules, surtout le matin très tôt quand nous allons en classe et le soir, bien sûr, notre immeuble parfois ne nous parait pas un endroit sécurisé, nous nous sentons un peu comme des proies...
Nous trouvons qu’il y a trop de pornographie ambiante dans notre société, elle est partout, à la télé à des horaires tout public, dans les magazines, sur internet, dans la rue sur les panneaux publicitaires où n’importe quel appareil ménager est agrémenté d’une femme en petite tenue ».

Une jeune fille demande, et il est difficile de lui répondre : comment le sexe a-t-il envahi notre vie quotidienne ? Il lui semble que ce n’était pas pareil avant, sa mère et sa grand-mère lui racontent que ce qui était sexuel se passait dans le couple et ne s’étalait pas sur la place publique.

• Que pensez-vous des grossesses précoces ?
(Deux élèves interviennent, elles ont 20 et 23 ans et sont mamans, l’une d’un bébé de 1 an et l’autre d’un fils de 4 ans).
Elles reconnaissent toutes les deux s’être trouvées enceintes sans le savoir. Elles avaient un copain, mais ne pensaient pas vivre une grossesse, même l’absence des règles ne les avait pas alertées. C’est au bout de 3 mois à peu près que la prise de conscience est arrivée et il était trop tard pour un avortement. Heureusement, leurs familles ont accepté la situation et les ont aidées à vivre ce nouvel état et l’arrivée du bébé. Elles ont repris leur scolarité et reconnaissent avoir eu beaucoup de chance. L’une n’est plus avec le papa, mais père et fils se voient, l’autre est encore avec le père de son fils. Pour les deux, le désir d’enfant n’a pas été le moteur de la grossesse, mais à l’heure actuelle, elles sont satisfaites de leur sort, car tout s’est passé sans drame familial.
Leurs camarades citent le cas de mères célibataires qui se débrouillent mieux que certaines mamans qui ont un compagnon peu présent dans un rôle de père.
Elles évoquent le choix de femmes qui privilégient leur carrière à leur vie de mère, et de patrons qui hésitent à embaucher des femmes parce qu’elles risquent d’avoir des congés de maternité.
Une élève souligne l’importance de la virginité dans des communautés réunionnaises. Le lycéen (seul garçon) enchaine : la virginité tant exigée pour les filles ne l’est pas pour les jeunes hommes qui peuvent vivre leurs expériences sexuelles avant le mariage parce que ça ne se voit pas si l’on est puceau ou pas.

• Comment fonctionne le couple copain-copine ?
Plusieurs lycéennes disent que leur copain supporte mal de savoir qu’elles partent au lycée dans des tenues qu’il juge trop sexy.
Si je suggère qu’il y a peut-être un abus d’autorité, elles prennent le parti du copain et reconnaissent que certaines filles s’habillent de façon trop provocante, ce qui, paradoxalement, plait aux garçons à condition qu’il ne s’agisse pas de leur copine.

• Que pensez-vous des violences faites aux femmes ?
Les jeunes filles ont peu confiance dans la police, elles trouvent que les plaintes des femmes battues sont peu ou mal prises en compte et que, finalement, porter plainte ne sert pas à grand-chose.
On sent un certain fatalisme à ce propos et peu d’envie d’aborder le sujet. Une déclare que celui qui a fait du mal devrait subir la même brutalité, les autres sont d’accord et l’évocation d’une violence sans fin ne semble pas les faire changer d’avis.

• Rôle des parents ?
Les réponses sont partagées, celles qui discutent avec leurs parents sans tabou et celles qui se plaignent de n’avoir que des mises en garde et pas de véritables conversations sur les sujets qui les intéressent. Pour la plupart, parler avec leur mère est plus facile qu’avec leur père.

Toutes et le garçon pensent que l’éducation est primordiale pour les enfants, et les garçons qui se comportent en machos ont dû être mal élevés par des mères qui leur laissent tout faire...
Les cours d’éducation sexuelle en classe n’ont pas vraiment été appréciés et la plupart ignorent l’existence des centres de planning familial à Saint-Denis, Saint-Paul, Saint-Pierre qui peuvent leur procurer des infos, des consultations gynécologiques et une aide appréciable dans leur vie de couple ou de jeunes en recherche d’écoute. Il serait bien d’avoir un poste d’infirmière au lycée.
Une jeune trouve que certaines femmes font trop d’avortements, les chiffres lui donnent raison.

Marie-Hélène Berne


Vaincre encore des inégalités

Pour finir l’entretien, il est bon de préciser que la situation de la femme a évolué grâce à la prise de conscience de celles qui en avaient assez d’être traitées en inférieures.
Petit historique rapide : en 1940, les femmes n’ont pas le droit de vote quel que soit leur degré d’instruction, elles ne peuvent disposer librement de leur argent pour acheter un bien, n’ont pas de chéquier, l’autorité paternelle est la seule reconnue, la contraception est quasi inconnue, l’avortement est interdit, puni de prison pour celle qui le subit et peine de mort pour celle qui le pratique, le viol est un délit jugé en correctionnelle comme un vol de voiture...
La femme des années 40 est considérée comme une mineure sous la tutelle d’un père ou d’un mari, et cela va perdurer pendant des années.
En 1945, droit de vote, en 1967, droit à la contraception, en 1975, loi Veil qui légalise l’IVG. La femme va acquérir aussi sa majorité juridique, le viol sera enfin reconnu comme crime jugé aux Assises, et tout cela acquis par des militantes des droits des femmes.
Les lycéens sont peu au courant de toute cette évolution et semblent abasourdis par l’évocation de la situation féminine il y a 70 ans seulement.
Les différences de salaire entre hommes et femmes existent encore, et là aussi, les élèves sont étonnés.
Bien sûr, tout n’a pas pu être dit pendant deux entretiens d’une heure chacun, mais la parole était libre, les propos intéressants.
Les jeunes ont plein de choses à dire, et l’échange est toujours enrichissant.


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