Luttes sociales

Indignés de tous les pays, unissez-vous !

Témoignages.re / 7 juin 2011

Surgi en Espagne en réaction à la crise économique qui frappe les plus jeunes et les plus pauvres, le mouvement des « indignados » s’étend aux autres peuples et aux générations toujours plus nombreuses, sinistrés à la fois par la mondialisation libérale et par la cure d’austérité budgétaire que l’Europe et le FMI veulent leur imposer.
En Espagne, ils occupent depuis le 15 mai les grandes places du pays, notamment la Puerta del Sol à Madrid.
Au Portugal, c’est aux accents de la chanson « Geraçao à rasca » (Génération à bout de souffle), qui est devenue leur hymne, que les jeunes ont défilé par centaines de milliers à Lisbonne (300.000 manifestants) et dans toutes les grandes villes du pays.
En Grèce, confrontés à une situation monétaire catastrophique, et mis en demeure de se serrer toujours plus la ceinture, ils ont pris aussi le nom d’« indignés » et manifestent depuis une semaine place Syngtama à Athènes, dans un pays au bord du gouffre, où les experts de la BCE (Banque Centrale Européenne) et du FMI, venus constater les effets du plan de redressement, estiment que celui-ci risque le « déraillement » et exigent de durcir encore la cure d’amaigrissement.
N’oublions pas l’Irlande, qui connaît depuis 2010 la pire récession économique de son histoire, avec un déficit public atteignant... 30% de son PIB (alors que l’U.E. a fixé la barre à 3%) ! N’oublions pas non plus les pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) en très grande difficulté, et leur voisine la Finlande (candidate à l’entrée dans l’UE), qui connaît, après l’Irlande, la pire des récessions (7 à 10% de son PIB). Et si en Slovénie, qualifiée longtemps d’« élève modèle » de l’Europe, les électeurs ont rejeté dimanche à plus de 70% le projet de porter à 65 ans l’âge de la retraite, c’est évidemment que ce pays subit de plein fouet le choc de la crise économique et financière de 2008-2009.
Partout le scénario se répète : de même que Charlemagne envoyait ses missi dominici aux quatre coins de l’Empire, la Commission européenne expédie dans chaque pays “visé” son commando de snippers budgétaires formatés par la BCE. Ceux-ci, sous l’œil impitoyable de leur boss Jean-Claude Trichet, constatent les dégâts et établissent les responsabilités : le pays « vit au-dessus de ses moyens », la dépense publique est trop forte, l’État ne peut plus honorer les échéances de ses emprunts, etc. (Précisons qu’en Espagne, par exemple, le chômage des jeunes dépasse le taux de 43% ; qu’au Portugal, le taux global du chômage est à 15% et le SMIC à 475 euros ; et qu’en Grèce, le SMIC “grimpe” à 605 euros. On mesure à quel point ces populations exagèrent avec leur train de vie...).
Et forcément, partout, la potion imposée au malade est la même : privatisation systématique de tout ce qui peut encore l’être ; suppression des emplois publics, avec blocage, voire baisse des salaires ; augmentation des impôts ; explosion des prix et donc du coût de la vie ; augmentation du chômage, et recours massifs à la précarité ; baisse des pensions et recul de l’âge du départ en retraite.
Et si les États résistent, me direz-vous ? C’est très simple : après les tueurs de la BCE, ce sont les charognards des agences de notation qui arrivent en vol serré. Elles sont au nombre de trois, comme les terribles Gorgones de la mythologie : Standard & Poor’s, Fitch Ratings et Moody’s. Elles lancent un « avertissement », puis baissent la « note souveraine ». Le top niveau de cette note est le triple A (dont bénéficient à ce jour la Suisse, l’Allemagne ou la France...), le plus bas est, à travers une vingtaine d’étapes, le D, qui indique carrément le défaut de paiement. Dès que la note est baissée, le taux auquel peuvent emprunter ces pays pour financer leur économie est augmenté, donc la charge de la dette s’élève, donc les difficultés économiques s’accroissent, et vogue (ou plutôt coule) la galère. C’est tout à fait comparable au fameux supplice de la « poire d’angoisse » auquel aimait se référer De Gaulle dans ses Mémoires : cet instrument de torture utilisé au Moyen-Age consistait en une boule enfoncée dans la gorge du supplicié, qu’on élargissait à volonté à l’aide de ressorts, empêchant le malheureux de crier, de boire et de manger, en allant au besoin jusqu’à l’asphyxie finale. Aujourd’hui, ce ne sont plus les individus, mais les peuples, qui sont promis au supplice.
Point n’est besoin d’être expert pour caractériser ce système : il est humainement infâme, politiquement scandaleux et économiquement désastreux. Il engraisse les plus riches, stigmatise les plus fragiles et fait porter sur eux (retraités, chômeurs, smicards, jeunes, immigrés...) l’intégralité des efforts à consentir, avec pour perspective quasi certaine la baisse du pouvoir d’achat, la paupérisation, l’impossibilité d’accéder à la propriété, la poussée du chômage des jeunes et des diplômés. Et ce qui est vrai pour les autres pays l’est évidemment pour le nôtre, où les effets de cette politique se font pleinement sentir, notamment à La Réunion.
Que faire ? On peut, comme Jean-Pierre Chevènement (1), en appeler à l’imagination : « La France doit inventer la République du XXIème siècle par-delà une gauche et une droite également dissoutes dans le bain acide du néo-libéralisme où elles ont séjourné trop longtemps ». On peut aussi, comme Jean-Luc Mélenchon, souhaiter bruyamment « Qu’ils s’en aillent tous ! » (2).
Une chose est certaine : il ne servira à rien de changer les joueurs, si on ne change pas, d’abord, les règles du jeu. A l’échelle de la France, comme à celle de l’Europe ou de la planète, c’est ce grand rêve que les indignés de tous les pays, par tous les moyens et de toute urgence, doivent faire passer dans la réalité.

Raymond Mollard

(1) “La France est-elle finie ?”, Fayard, janvier 2011
(2) Flammarion, oct. 2010


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