Luttes sociales

Jean Marie Bisac : « Le LKP n’est pas mort »

Liyannaj kont pwofitasyon – Guadeloupe

Témoignages.re / 27 novembre 2010

Jean-Marie Bisac, secrétaire général adjoint à la CGT Guadeloupe, était à La Réunion à l’occasion du congrès de la CGTR qui s’est déroulé du 19 au 21 novembre 2010. L’occasion pour le syndicaliste de revenir sur la bataille du collectif LKP (Liyannaj kont pwofitasyon) fin 2008 et début 2009. Une bataille qui a initié à La Réunion la mobilisation du COSPAR (Collectif contre la vie chère). Pour Jean-Marie Bisac, un an et demi après la signature des Accords de mars 2009 « suspendant » le bras de fer social en Guadeloupe, « la situation ne s’est pas améliorée ». L’Accord Binot (augmentation des salaires de 200 euros) n’a pas été respecté, le prix de l’essence recommence à augmenter, les licenciements se multiplient et la vie reste chère. D’où un nouveau mouvement de protestation débuté le 26 octobre dernier, et dont le second round se jouera le 14 décembre prochain. « Le LKP n’est pas mort », prévient le responsable syndical. Entretien.

Vous étiez l’invité d’honneur du congrès de la CGTR, quels enseignements tirez-vous de ce congrès ?
- J’étais en effet présent en tant que représentant de la CGTG. La participation de notre syndicat entre dans le cadre de notre volonté de nous ouvrir vers les autres Départements d’Outre-mer. Lors de ce congrès, j’ai été très à l’aise parce que nos combats se ressemblent. Nous connaissons les mêmes problèmes en Guadeloupe : la crise dans le secteur du BTP, la multiplication des mises en liquidation judiciaire ou encore la question du prix de l’essence qui est un problème fédérateur à La Réunion.

La problématique de l’essence est celle qui a entrainé les mouvements sociaux de fin 2008, début 2009 et la création du LKP. Comment cela s’est-il passé ?
- Ce dossier fut l’élément déclencheur de la crise de 2008. Nous partions d’un constat. Lorsque le prix du baril était à 150 dollars, le prix du litre d’essence était à 1,50 euro. Lorsque le prix du baril était à 47 dollars, le prix du litre restait le même. D’où un premier appel à la grève générale pour le 16 décembre 2008. Nous demandions une baisse de 50 centimes du prix de l’essence et du gaz. Près de 5.000 personnes sont descendues dans la rue, mais les autorités ont refusé de nous recevoir. Nous avons décidé de nous retrouver devant la Préfecture le lendemain, le 17 décembre. Là encore, nous avons reçu une fin de non-recevoir à notre demande de rencontre. Nous avons donc décidé de défiler dans les rues de Basse Terre et quelques camarades se sont mis à chantonner un hymne guadeloupéen qui est devenu par la suite celui du LKP : « La Guadeloupe est à nous, La Guadeloupe n’est pas à toi, tu ne peux pas en faire ce que tu veux » (en français). Il était repris par tous. Ce fut un moment d’émotion extrême. Ensuite, nous avons promis de revenir en force le 20 janvier 2009 et que, cette fois-ci, les autorités nous écouteraient. C’est alors qu’est né le LKP.

Après 44 jours de mobilisation, le LKP signe un accord de fin de conflit le 4 mars 2009. Quelles sont les principales avancées de cet accord ?
- D’abord, nous avons obtenu la baisse de 50 centimes du prix des carburants et du gaz. Nous avons aussi obtenu le gel des loyers pour 3 ans, la baisse du prix de l’eau, de la téléphonie mobile et la mise en place d’une commission sur la baisse des prix des produits de première nécessité. Il y a aussi la signature de l’Accord Binot qui prévoit une augmentation de 200 euros nets des salaires. 25 euros financés par le Conseil général, 25 euros par le Conseil régional, 100 euros par l’État et 50 à 100 euros par les entreprises selon leur surface financière.

A La Réunion, un accord similaire a été signé pour les salaires. Mais les syndicats dénoncent le fait que « les entreprises n’aient pas joué le jeu » . Certains salariés n’auraient pas été augmentés. Pour d’autres, cette augmentation aurait valeur de Négociation annuelle obligatoire. Est-ce le cas en Guadeloupe ?
- Non. Une grande partie des entreprises a appliqué l’accord. Celles qui faisaient de la résistance ont dû faire face à un rapport de force avec les syndicats de salariés. Elles ont rapidement signé l’augmentation.

Près d’un an et demi après cette mobilisation, la situation en Guadeloupe s’est-elle améliorée ?
- La situation ne s’est pas améliorée. La crise et la mauvaise gestion aidant, de nombreux salariés ont été licenciés et des entreprises ont été mises en liquidation judiciaire. On a tenté de faire porter le chapeau au LKP, mais nous avons pu démontrer que la situation critique de ces entreprises remontait à bien avant le mouvement social. Il y a aussi le prix de l’essence qui augmente à nouveau. Aujourd’hui, l’Observatoire des prix ne sert à rien. Lorsque le préfet décide d’augmenter les prix, il le fait même si les professionnels jugent que cela n’est pas nécessaire. Nous avons demandé au Conseil économique et social de faire la clarification sur la structure des prix du carburant. Rien n’a été fait pour l’instant. Concernant les salaires, nous avons constaté que l’État n’avait pas respecté l’Accord Binot. Cet accord prévoyait une augmentation de 200 euros nets des salaires. Pour l’État, il s’agissait d’une augmentation en brut. Lorsque nous demandons une réunion pour débattre sur la question, l’État refuse de négocier avec le LKP. Il convoque les organisations syndicales de façon individuelle. L’État fait lui-même monter la pression.

Une pression qui s’est traduite par une mobilisation le 26 octobre dernier…
- Il s’agissait d’un appel à la mobilisation en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane. En Guadeloupe, près de 20.000 personnes ont défilé. Tous ceux qui croyaient que le LKP était mort ont commencé à réfléchir. Nous avons de nouveau rendez-vous dans la rue le 14 décembre prochain.

Peut-on s’attendre à un mouvement de la même ampleur que fin 2008, début 2009 ?
- C’est la question que nous nous posons. Le contexte n’est pas le même. Le BTP est en crise. On licencie à tour de bras. Nous faisons actuellement un gros travail de communication pour mobiliser la population guadeloupéenne. Nous verrons le 14 décembre si ce travail a payé. Notre objectif est de faire une démonstration de force contre ceux que nous appelons « les Yo » (en français : eux), c’est-à-dire les exploiteurs, les capitalistes, le pouvoir et les lobbies colonialistes.

Les syndicats de La Réunion souhaitent se mobiliser sur les questions de pouvoir d’achat, d’emploi et de la réforme des retraites. Doivent-ils de nouveau descendre dans la rue à l’image du LKP ?
- Je ne peux pas me prononcer sur ce sujet. Je pense que les syndicalistes réunionnais sont des gens compétents qui sauront quelle est la meilleure façon d’agir. Nous refusons d’interférer dans les actions des syndicats d’un autre DOM. Nous avons déjà fort à faire en Guadeloupe.

Mounice Najafaly pour www.ipreunion.com


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