Luttes sociales

« L’objectif de réduction de la pauvreté en danger sans travail décent »

Communiqué de l’Organisation internationale du Travail

Témoignages.re / 19 mai 2016

Après une période de progrès significatifs, le rythme de la réduction de la pauvreté est désormais menacé par le manque d’emplois décents. C’est la conclusion du rapport « Emploi et questions sociales dans le monde 2016 » publié le 18 mai par l’Organisation internationale du Travail.

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Source Organisation internationale du Travail.

« La pénurie mondiale d’emplois de qualité et la détérioration de la conjoncture économique dans plusieurs régions menacent de réduire à néant des décennies de progrès en matière de réduction de la pauvreté, avertit un nouveau rapport de l’Organisation internationale du Travail (OIT). Qui plus est, la pauvreté relative [1] augmente dans les pays développés.

A partir des dernières données disponibles, le rapport de l’OIT « Emploi et questions sociales dans le monde 2016 - Transformer l’emploi pour en finir avec la pauvreté » (WESO en anglais) constate que plus de 36 pour cent des populations des pays émergents et en développement vivent dans la pauvreté avec un revenu quotidien par personne inférieur à 3,10 $ à parité de pouvoir d’achat (PPP).

Le rapport estime que quelque 600 milliards de dollars par an – ou près de 10 mille milliards de dollars au total pendant quinze ans – seront nécessaires pour éradiquer la pauvreté extrême [2] et modérée [3] à l’échelle mondiale d’ici à 2030.

Le rapport conclut que le problème de la pauvreté chronique ne peut être résolu par les seuls transferts de revenus ; des emplois plus nombreux et de meilleure qualité sont vitaux pour atteindre cet objectif.

On estime que près d’un tiers des pauvres, à un degré modéré ou extrême, des pays en développement ont un emploi. Cependant, leur emploi est vulnérable par nature : ils ne sont parfois pas rémunérés, cantonnés à des professions peu qualifiées et, en l’absence de protection sociale, dépendent presque exclusivement des revenus de leur travail. Dans les pays développés, on compte davantage de travailleurs salariés mais cela ne les empêche pas de sombrer dans la pauvreté.

Le rapport WESO 2016 constate que l’incidence de la pauvreté relative a augmenté d’un point de pourcentage dans l’Union européenne, depuis le début de la crise.

« Clairement, l’Objectif de développement durable qui vise à éradiquer la pauvreté sous toutes ses formes et partout dans le monde d’ici à 2030 est en danger », affirme le Directeur général de l’OIT, Guy Ryder. « Si nous prenons au sérieux le programme de développement durable pour 2030, si nous voulons enfin mettre un terme au fléau de la pauvreté qui se transmet de génération en génération, alors nous devons mettre l’accent sur la qualité des emplois dans tous les pays. »

« A l’heure actuelle, si les pauvres forment 30 pour cent de la population mondiale, ils ne disposent que de 2 pour cent des revenus », fait remarquer Raymond Torres, Conseiller spécial de l’OIT sur les questions économiques et sociales. « Ce n’est qu’en améliorant délibérément la qualité de l’emploi pour ceux qui ont du travail et en créant de nouveaux emplois décents que nous offrirons une sortie durable des conditions de vie précaires et améliorerons les moyens d’existence des travailleurs pauvres et de leurs familles. »

L’étude montre également que de hauts niveaux d’inégalités des revenus réduisent l’impact de la croissance économique sur la réduction de la pauvreté. « Cette conclusion nous indique qu’il n’est plus temps de réfléchir aux responsabilités des plus riches, qu’il s’agisse de nations ou d’individus, dans la perpétuation de la pauvreté. Accepter le statu quo n’est pas envisageable », ajoute Raymond Torres.

Des progrès fragiles et inégaux

Les estimations de l’OIT sur la réduction de la pauvreté viennent après une longue période de progrès globaux, avec une chute de la proportion de personnes vivant dans la pauvreté de 46,9 pour cent en 1990 à un peu moins de 15 pour cent parmi les 107 pays émergents et en développement. Si l’on prend en compte les personnes moyennement pauvres, le taux a reculé de 67,2 pour cent à 36,2 pour cent.

Mais les données montrent que les progrès en matière de pauvreté ont été inégaux. La pauvreté a rapidement décliné dans les pays à revenu intermédiaire, en particulier dans la région Asie et Pacifique, mais dans une moindre mesure dans les pays à faible revenu, où 47,2 pour cent de la population vivent dans l’extrême pauvreté. Dans les pays développés, la pauvreté s’est en fait accrue ces dernières années, surtout dans l’Union européenne.

Par ailleurs, malgré un net progrès d’ensemble dans la réduction de l’extrême pauvreté, le rapport de l’OIT nous met en garde contre les menaces qui pèsent sur la poursuite de la réduction de la pauvreté, non seulement du fait de la faible croissance économique mais aussi d’importants obstacles structurels à la création d’emplois de qualité.

La récente détérioration des perspectives économiques en Asie, en Amérique latine, dans le monde arabe et dans les pays riches en ressources naturelles, a commencé à révéler la fragilité des progrès sociaux et d’emploi. Dans certains de ces pays, les inégalités de revenu ont commencé à se creuser après des décennies de recul, ce qui soulève la possibilité que les progrès obtenus en matière de pauvreté soient menacés.

Au sein des pays, la réduction de la pauvreté a aussi été inégalement répartie selon les secteurs. Si l’on utilise les dernières données émanant de 43 pays émergents et en développement, on voit qu’un quart de la main-d’œuvre employée dans l’agriculture vit dans l’extrême pauvreté (formant près des deux tiers de tous les travailleurs extrêmement pauvres), contre à peine 12 pour cent de ceux qui sont employés dans l’industrie et seulement 7 pour cent de ceux qui travaillent dans les services.

Transformer les emplois pour mettre fin à la pauvreté

Le rapport se termine par un certain nombre de recommandations concernant les défis structurels à relever pour fournir des emplois de qualité et réduire de manière concomitante la pauvreté. Il s’agit notamment de :

Déjouer le piège de la faible productivité qui est au cœur de la pauvreté :

La croissance économique, quand elle s’appuie sur une base étroite, va de pair avec des taux de pauvreté qui demeurent élevés voire croissants. Les politiques doivent diversifier la base productive et éviter le piège de la faible productivité, 1) en stimulant les entreprises durables et en facilitant la transition des entreprises informelles vers les entreprises et les contrats de travail formels, 2) en s’attaquant à la précarité de l’emploi et 3) en investissant dans les compétences et les secteurs à la traîne, surtout l’agriculture et l’économie rurale non agricole.

Renforcer les droits au travail et permettre aux organisations d’employeurs et de travailleurs de mieux représenter les plus pauvres :

Il devrait être possible de refuser des formes inacceptables de travail, ce qui met en exergue l’importance des normes internationales du travail et des socles de protection sociale. Au niveau collectif, les travailleurs pauvres et vulnérables doivent aussi pouvoir s’exprimer pour exercer une influence sur la politique nationale du travail. Les organisations syndicales et patronales devraient donc aussi disposer d’un cadre légal qui leur permette d’assurer aussi la représentativité des plus pauvres.

Réduire la pauvreté grâce à des politiques sociales et d’emploi bien conçues :

Les gouvernements devraient s’inspirer des nombreux exemples de politiques sociales et d’emploi qui ont réussi à dynamiser les perspectives d’emploi pour les pauvres, à la fois dans les économies avancées et dans les pays en développement. En outre, comme la pauvreté est très présente parmi les enfants, il devient urgent de renforcer les dispositifs ciblés qui associent éducation et soutien au revenu.

Renforcer les capacités des gouvernements à appliquer des normes et des politiques de réduction de la pauvreté :

La pauvreté est souvent associée à de faibles capacités de mise en œuvre de la part des administrations publiques. Pour appliquer les politiques évoquées plus haut, une administration du travail et des institutions d’exécution efficaces, ainsi qu’un dialogue social fructueux, sont indispensables. Aussi, pour s’assurer que le soutien du revenu bénéficie bien aux pauvres, il faut lutter contre la corruption.

Accroître les ressources et faire prendre conscience aux riches de leurs responsabilités :

Comme de nombreux outils politiques identifiés nécessitent une réorientation des priorités politiques et des fonds gouvernementaux, un système fiscal plus juste et progressif pour les grandes et les petites entreprises est nécessaire pour fournir des recettes tout en préservant le caractère incitatif. Ce pourrait être une voie efficace pour sensibiliser les plus riches au fait que la persistance des inégalités en matière de richesse et de revenus risque d’empêcher de nouveaux progrès en matière de réduction de la pauvreté.

Impliquer l’OIT dans la réalisation des Objectifs de développement durable :

L’expérience montre que le travail décent est une condition nécessaire pour mettre fin à la pauvreté d’ici à 2030. L’OIT va s’employer à catalyser la coopération internationale autour des politiques qui favorisent le travail décent et les entreprises durables, en étroite coopération avec les Nations Unies, la Banque mondiale et les pays donateurs. »

[1Revenu du ménage inférieur à 60 pour cent du niveau de vie médian dans le pays.

[2Inférieur à 1.90 $ PPP.

[3Entre 1.90 $ et 3.10 $ PPP.

Voir en ligne : http://www.ilo.org/global/research/...


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