Luttes sociales

La débrouillardise chaque jour

Personnes SDF

Jean Fabrice Nativel / 30 janvier 2013

Les personnes SDF ont une vie quotidienne jalonnée de rendez-vous.

Livrées à elles-mêmes, les personnes sans domicile fixe font preuve de débrouillardise au quotidien. Par tous les moyens, elles cherchent à améliorer leurs conditions de vie, entre elles, elles s’échangent des conseils et astuces. Certaines ont décidé de bénéficier d’aides publiques, d’autres non.

Bien souvent, on entend : « I done a lu in lojman, lu rèst pa dedan »  ! Croyez-vous qu’il est si simple de passer d’une situation à une autre ? En effet, l’accompagnement de la personne SDF vers un logement décent reste un parcours difficile. Cela ne se fait pas du jour au lendemain.

Travailler avec elle demande aussi d’aimer, d’une part, son emploi et, d’autre part, de l’aimer elle. Ces conditions de départ réunies, on peut envisager sérieusement un soutien vers un nouveau projet de vie tant personnel que professionnel. Elle ressent si elle est aimée ou pas.

Dizon zot lé kome nou !

Débrouillardise, qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien :

- Pour faire la toilette : des associations telles la Fondation Abbé Pierre (rue du général de Gaulle à Saint-Denis) les accueillent le matin pour la douche, etc., le petit-déjeuner, et l’écoute. Des personnes bienveillantes leur offrent aussi croissants, pains, pains au chocolat, etc.

- Pour manger : de nombreuses structures leur ouvrent les portes comme le Comité des mal-logés du Port ou l’Espace Alain Peters (Saint-Denis) pour le petit-déjeuner et le déjeuner.

- Pour dormir : elles ne dorment pas au même endroit le jour et la nuit. Le jour, elles sont à même le sol, sur un banc, etc. Le soir, elles se mettent à l’abri. Jeunes, elles restent visibles. Âgées, elles se cachent. Lorsque l’on jette un matelas, elles le récupèrent pour en faire bon usage, et peu importe la taille. Des villes ont décidé de structures d’accueil du soir.

Entre temps, les hommes et les femmes se rencontrent quasiment aux mêmes endroits, à l’exemple de la boutique. Entre eux existent la solidarité, les rivalités aussi ! Dizon zot lé kome nou.

Jean-Fabrice Nativel

J. Damon, “La question SDF. Critique d’une action publique”, Puf, 2002

« La vie quotidienne des SDF ne peut donc être une existence bohème, chaotique, désordonnée, irrationnelle », explique Julien Damon, sociologue, professeur associé au Master Urbanisme de Sciences politiques.
« Zéro SDF », une ambition soutenable

Julien Damon, professeur associé à Sciences Po (Master d’urbanisme) a signé l’article “Zéro SDF”, une ambition soutenable dans Alternatives Economiques Pratique, n°43, mars 2010. L’objectif de ne plus compter de sans-abri n’est pas irréaliste. Mais pour l’atteindre, il faut revoir nos façons de faire. Les intertitres sont de la Rédaction.

Les « SDF » sont réapparus en tant que problème social depuis une trentaine d’années. La compassion, réveillée de manière plus ou moins spectaculaire chaque hiver, a permis la constitution d’un système de prise en charge dont l’objectif, flou, est de lutter contre l’exclusion. Il y a là une sorte d’obligation, morale, de moyens que se donne la collectivité. Une tout autre perspective est de se donner un objectif de résultat. Ce pourrait être « zéro SDF ».

L’objectif « zéro SDF d’ici à 2007 » évoqué par le candidat Lionel Jospin au printemps 2002 comme l’un des axes de son programme présidentiel a donné lieu à de vives réserves et à une polémique qu’on peut juger insolite. Le mot d’ordre a été jugé simpliste, maladroit, utopique. L’idée avait pourtant déjà été exprimée en 1997 par Laurent Fabius alors Président de l’Assemblée nationale. Elle s’inspirait d’une proposition « un toit pour tous » du Premier ministre anglais Tony Blair. Le candidat Nicolas Sarkozy l’a, plus tard, évoqué pendant la campagne présidentielle de 2007.

« Un toit pour tous »

Cette idée, correspondant au fond à l’objectif général d’éradication de l’exclusion, soutenue par toutes les grandes associations, a été discréditée, notamment par les associations, comme un « slogan provocateur », une « promesse bien imprudente », une « formule démagogique ». Il y a là quelque chose d’étrange. Bien entendu, il est probable qu’il restera toujours, comme dans tout pays développé non totalitaire, des gens à la rue. Mais il est préférable pour les finances publiques et pour le débat public de se donner des objectifs évaluables. C’est la logique même de la réforme récente des lois de finances, obligeant désormais l’action publique à fonctionner sur une logique objectifs/résultats.

Il est à cet égard bien certain que l’objectif « zéro SDF », avec sa dose d’ambiguïté — mais n’est-ce pas là le lot de toute politique publique ? —, est plus clair et plus évaluable que le seul affichage de moyens supplémentaires pour l’objectif moralement généreux, mais concrètement ténébreux de lutte contre les exclusions. Les associations en particulier, dépendant de plus en plus des fonds publics, ont eu une curieuse réaction quand il ne s’agit plus de gérer, mais de régler (ou de tenter de régler) un problème sur lequel elles interviennent.

« Mettre fin au sans-abrisme » d’ici 2015

Chacun à leur manière des pays aussi différents que la Finlande, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni se sont récemment fixé l’objectif d’éradication du phénomène. A une échelle plus large, c’est le Parlement européen qui a adopté, début avril 2008, une déclaration écrite en vue de « mettre fin au sans-abrisme » d’ici 2015. 438 signatures de députés européens provenant de tous les partis politiques et de tous les États membres ont été recueillies. Cette déclaration est loin de la directive obligatoire. Elle est cependant une incitation à prendre avec le plus grand sérieux une question qui n’est plus seulement nationale dans un espace européen ouvert.

L’ambition « zéro SDF » est en France comme ailleurs une visée politique judicieuse et sensée. C’est un véritable objectif à l’aune duquel évaluer, puis réformer, les politiques en place.

Mais comment atteindre un objectif aussi ambitieux ? Ce n’est pas par l’étalage larmoyant de bons sentiments. Ce n’est certainement pas en augmentant aveuglement les moyens des dispositifs, mais en en évaluant l’efficacité et en les redéployant. C’est en revisitant les politiques de logement social pour que ceux qui n’ont rien à y faire soit paient effectivement des loyers plus élevés, soit changent de logement. C’est encore en s’interdisant que quiconque puisse dormir dehors, au risque d’y mourir (de froid en hiver ou d’agression toute l’année). Appeler à un rien de contrainte pour ceux qui risquent de décéder n’est pas réinventer — comme le pensent les bonnes âmes — un délit liberticide de vagabondage. C’est aussi en simplifiant, singulièrement à Paris, un système de prise en charge devenu ubuesque de complexité. Pourquoi en effet disposer de plusieurs opérateurs publics différents effectuant des « maraudes » auprès des sans-abri ? Une unification du système s’impose. C’est, enfin, en faisant de l’objectif « zéro SDF » une orientation concrète des politiques de l’Union européenne, par exemple avec une agence spécialisée responsable des ressortissants intra-communautaires se trouvant en errance dans les rues de pays dont ils ne sont pas originaires.

En langage européen, on parle d’ « extinction du sans-abrisme ». L’orientation pourrait prendre un nouvel élan en 2010, déclarée Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.


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