Luttes sociales

Le juste prix

Revenus, propriété des moyens de production de l’énergie, politique énergétique

Geoffroy Géraud-Legros / 13 janvier 2011

Dans le sillage de la grève qui affecte le secteur de l’énergie, la question de la sur-rémunération au sein de la fonction publique en particulier et de l’ajustement des revenus sur la vie chère en général s’est retrouvée au centre du débat. La mobilisation de chômeurs Saint-Paulois en faveur d’une sur-rémunération des minima sociaux illustre les graves contradictions qui traversent la politique des revenus à La Réunion.

La rémunération des agents publics et les prestations sociales représentent une part considérable des 40% de transferts publics qui constituent le solde du PIB de La Réunion. Une différence fondamentale sépare ces deux pôles de revenus servis par l’État. Les traitements des fonctionnaires bénéficient d’un complément — variable selon les fonctions — issu de l’ancien supplément colonial. Autrefois réservé aux seuls serviteurs de l’État venus de la métropole, ce surcroît de revenu, destiné à compenser le coût de la vie, a été étendu à leurs homologues réunionnais, à l’issue du mouvement social de 1953. Prestations sociales et salaire minimum sont, de leur côté, indexés sur la France hexagonale. Encore a-t-il fallu près de soixante années de luttes pour parvenir à cette égalité, stipulée par la loi du 19 mars 1946, mais qui n’a pu être imposée au pouvoir qu’à travers des rapports de force. Il s’ensuit qu’un abîme s’étend entre ceux qui bénéficient d’un supplément leur permettant de payer la vie chère, et ceux qui l’affrontent avec des revenus comparables à ceux de la métropole. À noter que la problématique de la sur-rémunération des revenus n’est plus le strict apanage des fonctionnaires : l’indexation des salaires existe aussi dans les secteurs parapublics, dans les banques, dans certaines professions libérales, où elle a souvent été obtenue grâce à des combats syndicaux.

Quelle "morale" ?

C’est bien ce qui est en cause dans le conflit qui a opposé les salariés de la Séchilienne à leur direction : sur la base d’un texte valide, les employés des sites de Bois-Rouge et du Gol ont exigé que le surcroît de rémunération de 25% dont ils bénéficient soit porté à 53%. On sait les réactions déclenchées par cette mobilisation. Réactions souvent indignées, parfois violentes. Audibles et compréhensibles lorsqu’elles émanent de la population pauvre et de la classe moyenne, scandaleuses lorsqu’elles viennent — et c’est bien souvent le cas — d’individus eux-mêmes sur-rémunérés, et sont accueillies avec complaisance par des journalistes de RFO, eux-mêmes bénéficiaires d’un sur-salaire de 73%. Les critiques visent tant les méthodes de la grève — coupures d’eau et de courant — que la “moralité” de la revendication. Ce dernier aspect mérite réflexion : pour quelle raison la charge de la question “morale” devrait-elle peser sur les travailleurs de la Séchilienne ? Après tout, ceux-ci n’ont fait que constater qu’à l’instar d’autres corps et corporations de La Réunion, la loi leur permet l’accès à un complément de vie chère, égal à celui des enseignants. Pourquoi dès lors considérer la sur-rémunération des uns comme allant de soi et la demande des autres comme scandaleuse ?

Un État volontairement démissionnaire…

Interroger correctement le problème du juste prix de la vie à La Réunion mène inéluctablement à pointer la responsabilité de l’État. Car la décision prise en 1953 de limiter le bénéfice du complément de vie chère à certaines catégories et d’en exclure d’autres est une décision d’État. Tout comme l’est l’extension du régime de la fonction publique nationale à la fonction publique territoriale après 1981, sans aborder la question du coût de la vie pour le reste de la population, ni celle du coût que cette sur-rémunération fait peser sur les collectivités locales.
Autre posture d’État : le refus systématique de discuter sérieusement des solutions proposées pour un règlement harmonieux de la question. Ainsi, dès 1992, le PCR proposait une solution solidaire, rappelée sans cesse depuis : ne pas toucher à la sur-rémunération, mais placer les sursalaires en bons du Trésor défiscalisés, au sein d’un fonds destiné au développement de l’île. Un pacte gagnant-gagnant, qui aurait préservé un acquis, tout en permettant la reconnaissance du fonctionnaire, souvent mal considéré, comme l’un des acteurs majeurs du développement.

… rattrapé par la réalité

Le problème des prix, autre versant du problème de la vie chère, n’a jamais été vraiment traité par les pouvoirs publics. Pour preuve, l’Observatoire public de la formation des prix, obtenu par Élie Hoarau, a été vidé de sa substance. L’État ne fait rien pour appliquer les lois visant au contrôle des prix, dont la formation demeure méconnue, aux dépens des consommateurs. Dans le secteur des hydrocarbures, la collusion entre pétroliers et l’État éclate au grand jour (1). Le conflit de la Séchilienne a donné lieu à un énième défaussement de l’État, qui a remis l’affaire entre les mains du Conseil d’État au lieu d’appliquer la loi. Une fuite perpétuelle qui n’empêche pas les autorités centrales d’être rattrapées par la réalité : ainsi, un groupe demandait avant-hier à Saint-Paul que les prestations sociales servies par l’État aux chômeurs soient, elles aussi, sur-indexées. Farce ? Provocation, comme l’insinuent les médias ? Peut-être. Cette revendication n’en signale pas moins, une fois encore, le rôle des pouvoirs publics dans l’une des plus vastes injustices qui perdure en terre réunionnaise.

Geoffroy Géraud-Legros

(1) Voir Témoignages du 11 janvier.


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