Luttes sociales

Le symptôme d’un déclin social

Grève au "Quotidien"

Geoffroy Géraud-Legros / 21 juillet 2010

La grève qui rassemble une grande majorité des employés et des journalistes du "Quotidien" est emblématique à de nombreux égards. Symptôme de l’érosion des classes moyennes, elle montre aussi le déclassement des professions intellectuelles face à la logique du profit. Et rappelle à l’impératif de solidarité entre les "deux mondes".

Le cancer de la pauvreté ronge notre pays. Avec 52% de la population en dessous du seuil de pauvreté, 30% de chômeurs, plus de 50% des jeunes sans emplois, la réalité sociale de La Réunion est celle d’un sinistre permanent. Un abîme s’étend ainsi entre le monde de la pauvreté et de la précarité, et un "premier monde" qui rassemble ceux qui, à des degrés divers, ont accès au travail, à la consommation, aux loisirs.
On aurait pourtant tort de voir dans cette moitié d’"inclus" une couche sociale homogène. Si une infime minorité qui concentre les richesses, tient un large capital foncier et bénéficie d’un vaste réseau d’influences trône bien au sommet du "premier monde" La Réunion abrite aussi une classe moyenne issue des diverses activités de services ou de professions intellectuelles. C’est une population en lisière du premier monde, dont les revenus s’échelonnent entre le salaire minimum et 2.000 euros environ. Elle se retrouve très vulnérable aux variations des conditions économiques et sociales… sans pour autant en être toujours pleinement consciente.

Signaux d’alarme

Car la force d’attraction de la société de consommation, et les espoirs qui s’y attachent, ont souvent fait croire à la classe moyenne que sa situation n’avait rien de commun avec celle des abandonnés de la société réunionnaise. Insensiblement, pourtant, la réalité de la dégradation économique a fait son œuvre.
Cibles des politiques de casse sociale, les salariés moyens ont vu leurs conditions de vie s’aggraver considérablement au cours des dernières années.
Ce déclin des classes moyennes est apparu au grand jour lors de la crise de l’Outre-mer : à La Réunion, le collectif COSPAR a dû partir à la conquête d’aides pour les revenus allant du SMIC à 1,4 fois le SMIC.

Érosion des classes moyennes…

La crise aidant, le phénomène prend de l’ampleur : un édifiant reportage paru dans le "JIR" d’avant-hier donnait la parole à un salarié rémunéré à hauteur de 2.000 euros par mois, à qui il a suffi d’un divorce et de quelques crédits de trop pour basculer dans le surendettement.
Un cas qui est désormais loin d’être isolé : de plus en plus de Réunionnais titulaires d’un emploi stable et d’un revenu qui hier encore permettait de "s’en sortir", craignent aujourd’hui de tomber à leur tour dans les filets de la pauvreté, ou tout au moins, dans le cycle des fins de mois intenables, des saisies, des huissiers…

…et des professions intellectuelles les plus prestigieuses

La condition des journalistes du "Quotidien", source du conflit social en cours, montre que ceux qui retirent de leur profession un certain prestige intellectuel ne sont pas épargnés. Et cela, alors même que par leur travail, les salariés de ce journal constitué en société par action simplifiée (SAS) ont produit une plus-value considérable.
Des profits générés par l’ activité de presse, 5 dirigeants ont pu se partager 650.000 euros. De plus, adhérant au schéma moderne du capitalisme spéculatif, l’entreprise "Quotidien" a généré 1 million d’euros distribués aux actionnaires. A côté de ces profits substantiels, les journalistes et le personnel demeurent des "ouvriers de la plume", dont les revenus vont du salaire minimum à 1.800 euros à peine pour le mieux payé d’entre eux, après 20 années d’ancienneté !

Voir ou ne pas voir les alternatives ?

La grève massivement suivie par les employés et la rédaction du "Quotidien" est ainsi emblématique de la condition déclinante d’une classe moyenne de plus en plus pressurée par la logique des profits.
Mais comme un journal n’est pas une entreprise comme une autre, et que ceux qui y travaillent ne sont pas des salariés ordinaires, leur ras-le-bol pose des interrogations supplémentaires : quelle représentation a la classe moyenne mise à mal par la crise de ses intérêts véritables, et comment cette représentation se construit-elle ?
Il y a bien longtemps qu’à La Réunion, de nombreux acteurs politiques, dont les communistes, disent qu’il n’existe pas de muraille de Chine entre le premier et le second monde, et proposent des alternatives politiques et sociales à la pauvreté. Et force est de constater que ces points de vue ont parfois été relayés d’une manière qui dénote plus une hostilité de principe envers leurs auteurs, qu’un examen ouvert et objectif.
Aujourd’hui le constat s’impose d’une érosion du statut des professions intellectuelles… et du peu de considération dans lesquelles elles sont tenues par ceux qui s’enrichissent de leur travail. Cette évolution n’appelle-t-elle pas à reconsidérer certaines des postures qui ont "fait" l’opinion au cours des décennies passées ?

Geoffroy Géraud-Legros


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