Luttes sociales

« Les pauvres ne veulent pas travailler »

Les pauvres et les idées fausses sur les pauvres — 7 —

Témoignages.re / 16 avril 2013

Voici le septième volet d’une série d’articles sur les préjugés et autres fausses idées que fait circuler l’idéologie dominante (celle des classes dominantes) à propos des pauvres. Après « Les pauvres coûtent cher à la société », puis « La France distribue les minima sociaux les plus élevés », « Les pauvres font des enfants pour toucher des aides et des allocations », « Les gens font tout pour toucher le maximum d’aides », « Les pauvres demandent tous des droits, mais ça va avec des devoirs » et « On peut s’en sortir mieux au RSA qu’avec le SMIC », voici un nouvel exemple, qui fait réfléchir sur la gravité des effets de la pauvreté à La Réunion.

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Selon certains, « les pauvres ne veulent pas travailler ».

C’est faux ! Au contraire, une majorité souhaite travailler, même sans gain financier immédiat !

Alexis de Tocqueville écrivait en 1835 dans son "Mémoire sur le paupérisme" : « L’homme, comme tous les êtres organisés, a une passion naturelle pour l’oisiveté. […] Toute mesure qui fonde la charité légale sur une base permanente et qui lui donne une forme administrative crée donc une classe oisive et paresseuse, vivant aux dépens de la classe industrielle et travaillante ».

La variante actuelle de cette formulation est de dire que la protection sociale en France est tellement développée qu’elle crée des « trappes à inactivité » , décourage les bénéficiaires de minima sociaux de reprendre un emploi et encourage le « cercle vicieux de l’inactivité ».

Pas plus paresseuses que les autres

En réalité, les personnes en situation de pauvreté ne sont pas plus paresseuses que les autres, au contraire. Une étude coordonnée par Duncan Gallie en 2000 et citée par Jean Gadrey* montre que 64% des chômeurs interrogés dans huit pays européens déclarent qu’ils veulent retrouver un emploi, même si cela ne leur procure pas un gain financier, alors que seuls 48% des personnes déjà en emploi déclarent vouloir conserver leur travail dans une telle situation.

L’enquête "L’influence des incitations financières sur le retour à l’emploi des bénéficiaires de minima sociaux" menée en 2009 par la Direction générale du Trésor montre que la valeur accordée au travail, l’espoir placé en des gains ultérieurs et la volonté d’assurer le meilleur avenir possible à leur famille conduisent la plupart des bénéficiaires à accepter la reprise d’un emploi, même sans gain financier immédiat.

Absence d’offres

Les principaux freins évoqués pour la reprise d’un travail sont le manque d’emplois, de moyens de transport, de formations adaptées**, de modes de garde accessibles, etc.

C’est ce que confirme l’étude récente de la MRIE "RSA et pauvreté" : 56% des personnes interrogées ont travaillé au cours des 18 derniers mois ; 77% ont recherché un travail sur cette période et la première réponse sur les difficultés rencontrées pour trouver du travail est l’absence d’offres (53%), la santé (33%), le transport (27%) et la garde d’enfants (15%).

« Manque d’emplois »

L’étude "Le RSA, innovation ou réforme technocratique ? Premiers enseignements d’une monographie départementale" de Bernard Gomel et Dominique Méda (Centre d’études de l’emploi, novembre 2011) montre que ces constats sont bien antérieurs à la création du RSA, qui repose pourtant sur le principe unique de l’incitation financière : « En 2002, exploitant les résultats d’une enquête consacrée aux allocataires du RMI, Guillemot, Pétour et Zajdela avaient montré qu’un tiers des allocataires reprenait le travail sans aucun gain financier et avaient mis en évidence que ce qui faisait le plus défaut aux allocataires n’était pas leur manque de désir de travail, mais le manque d’emplois disponibles. En 2008, exploitant une enquête également consacrée aux allocataires de minima sociaux, Céline Marc avait indiqué que moins de 1% des allocataires interrogés signalait la faible incitation financière comme un problème, mais énonçait au contraire de multiples autres freins relatifs à la santé, à leur insuffisante qualification, à l’absence de modes d’accueil des jeunes enfants, à l’éloignement des emplois disponibles ».

Le commentaire

Prétendre que les personnes en grande précarité ne veulent pas travailler (tout comme prétendre qu’elles réclament des droits, mais ne font pas face à leurs devoirs — voir l’article « Les pauvres ont des droits, mais ça va avec des devoirs » ) évite aux responsables politiques et économiques de s’interroger sur le cruel manque d’emplois dans notre pays et sur les freins à la reprise d’emploi évoqués un peu plus haut. Faute de quoi, on s’attaque aux personnes : c’est plus facile.

Quant au « travailler plus pour gagner plus » et avoir moins de chômage, voici des chiffres à méditer :

« Depuis 1949, la durée annuelle moyenne du travail a diminué de 550 heures (2.096 heures en 1949, 1.540 en 2004). Cela équivaut à plus de trois mois de travail en moins sur la base de la durée mensuelle de 1949. Si, toutes choses égales par ailleurs en matière de volume total d’heures de travail requises pour la production actuelle, nous en étions encore aux 2.096 heures de 1949 (soit 36% de plus qu’aujourd’hui), nous aurions 6,6 millions de chômeurs en plus ». (Jean Gadrey) http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2007/12/21/les-chomeurs-n’ont-pas-besoin-d’incitations-financieres-mais-de-vrais-emplois/

(à suivre)

* Les chômeurs n’ont pas besoin d’incitations financières, mais de vrais emplois  : Jean Gadrey : http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2007/12/21/les-chomeurs-n’ont-pas-besoin-d’incitations-financieres-mais-de-vrais-emplois/

** Ce sont les personnes qui ont le plus besoin de formation qui en bénéficient le moins. Un tiers des personnes ayant un diplôme du supérieur déclare avoir suivi au moins une formation au cours des douze derniers mois, alors que ce n’est le cas que d’une personne non diplômée sur dix ("Bilan formation-emploi", novembre 2011, Insee, www.insee.fr/fr/themes/detai ).


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