Luttes sociales

Mal-logement : l’appel à la responsabilité de l’État

Fondation Abbé Pierre

Témoignages.re / 1er juin 2011

La Fondation Abbé Pierre a présenté hier son rapport annuel sur le mal-logement au Cinépalmes, à Sainte-Marie, en présence des associations, des institutions et des élus. Avec 22.000 demandes de logement social en souffrance et 26.000 logements précaires ou insalubres, le mal-logement reste au fil des années un problème persistant à La Réunion.

La construction de logements sociaux est passée l’année dernière en dessous de la barre des 1.500, selon les chiffres de la Fondation Abbé Pierre, alors qu’il en faudrait 5.000 par an uniquement pour répondre aux demandes en attente. Dans 20 ans, il faudrait en effet 114.000 logements sociaux, soit le double du parc locatif actuel pour La Réunion du million d’habitants.

Hier matin, les prises de parole se sont succédé, avec de façon récurrente un appel à la responsabilité de l’État. L’État qui, par le biais de ses représentants, n’a cessé de louer la bonne entente des acteurs locaux, le budget élevé de la LBU (Ligne budgétaire unique) comparé à la France métropolitaine, et l’efficacité de la défiscalisation pour financer les logements sociaux. « La relance du logement social est une réalité », a affirmé l’un d’eux, avec 94 millions d’euros de LBU et 100 millions d’euros issus de la défiscalisation en 2010.

Christian Ballet, directeur régional de la Fondation Abbé Pierre, a en revanche insisté sur « l’incohérence du système », avec à peine 1.095 logements sociaux construits en 2010. De plus, seules 5 communes respectent aujourd’hui la loi SRU (Solidarité et renouvellement urbains) qui impose 20% de logements sociaux sur leur territoire (Bras-Panon, Saint-Denis, Le Port, Saint-Benoît, Saint-Pierre).

En vue des élections présidentielles, un groupe de travail devrait voir le jour localement pour porter les propositions contre le mal-logement.

L’insuffisance des moyens

Christophe Payet, responsable de la Boutique solidarité de Saint-Pierre, a constaté que les jeunes de 16-25 ans, sans revenus ou hébergés chez leurs parents, se retrouvent de plus en plus à la rue. Mères de famille, personnes isolées, handicapées… 350 personnes ont fréquenté la Boutique solidarité en 2010. On y vient pour se laver, se nourrir, récupérer son courrier…
Les 4 Boutiques solidarité de l’île sont des lieux d’accueil de jour qui ont besoin de moyens humains et matériels pour garantir la dignité des personnes accueillies.

Frédéric Coulama, directeur de l’APAL (Association pour l’accès au logement), a aidé 62 familles l’année dernière pour 269 demandes. L’APAL accueille pendant 6 mois à 1 an les personnes dans les 15 appartements et 16 places en Centre d’hébergement et d’accompagnement social à Saint-Pierre et Saint-Louis. Là encore, ce sont les jeunes et les plus de 60 ans qui sont le plus représentés : expulsions, surendettement, problème de loyer, addiction, violences intrafamiliales…

Saliha Villaume est responsable du Relais social de Bellepierre qui dispose de 17 appartements équipés et de 5 logements dans l’Est. Les personnes à la rue ont un « parcours long et douloureux », a-t-elle souligné. L’accès à un logement autonome s’accompagne souvent d’une crainte de l’isolement. Il faut sans cesse rassurer, valoriser pour ne plus vivre l’échec au logement.

Ghislaine Taillamee, élue déléguée à l’Habitat à Saint-André, a insisté sur la précarité grandissante de la population et les souffrances auxquelles doivent faire face le service de l’habitat ainsi que le CCAS (Centre communal d’actions sociales) : plus de 2.000 demandes de logement, dont 10% concernent les jeunes de 18-25 ans, de jeunes mères.

La députée-maire de Saint-Paul, Huguette Bello, a estimé qu’il faudrait tripler le budget de la LBU pour répondre aux besoins et a qualifié de « droit fictif à La Réunion » la loi DALO (droit au logement). « L’État réduit le champ d’action de la solidarité au moment où la situation l’exige. (…) Il faut faire la guerre à la pauvreté et non pas aux pauvres », a-t-elle conclu en citant l’Abbé Pierre.

EP


Témoignages

• Johnny : « J’ai vécu des années dans la rue »

Plus de 2 ans de vie dans la rue. Son calvaire va peut-être bientôt prendre fin. Pour le moment, Johnny est encore hébergé à Saint-Joseph. Pendant 2 ans, il a fait le tour des Boutiques solidarité de l’île, a trouvé refuge chez la famille, mais pas sans contrepartie. La solidarité familiale est souvent un leurre. On l’a mis à la rue. « Moin té perdu. Ma voulu en sorte a moin. Ma trouvé des gens à Saint-Benoît. Mé zot té abuse. I fallait rendre service sans arrêt », raconte-t-il. Johnny est un passionné de musique. Auteur, compositeur, interprète, il compte s’en sortir aujourd’hui. « Ma trouvé des gens pou en sorte a moin, par rapport à la musique ». Johnny est en attente d’un logement.

• Jean-Dominique Rioul : « Mi va fini ma kaz pou le 31 désamb »

A Dos d’Ane, la Fondation Abbé Pierre et la mairie mènent depuis 2010 une opération d’auto-amélioration de l’habitat. Une vingtaine de familles sont concernées, dont celle de Jean-Dominque Rioul. Avec son fils, il compte bien terminer les travaux pour la Saint-Sylvestre, histoire de fêter ce changement de vie. Pour Jean-Dominique, un logement décent, c’est un nouveau départ. « On dit que la vie commence à 60 ans, la mienne commence à 40 », dit-il en souriant.


De la nécessité des accueils de nuit

La question a fait débat. Faut-il des accueils de nuit ?
Saliha Villaume, responsable du Relais de Bellepierre, a insisté sur le manque de structures de ce type à La Réunion, un hébergement d’urgence correct pour permettre au moins de dormir à l’abri.

Serge Tarby, responsable du Pôle lutte contre les exclusions à la DJSCS (Direction de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion sociale), a estimé que « l’accueil de nuit n’était pas la solution miracle », se référant à des accueils de nuit qui n’offraient pas de bonnes conditions d’hygiène par le passé et plaidant plutôt pour la construction de Maisons relais (82 places cette année), notamment à Sainte-Rose.

Raymond Etienne, président de la Fondation Abbé Pierre, a clairement demandé à l’État « d’écouter les gens qui sont sur le terrain » et de leur donner les moyens de travailler. « On doit ouvrir un hôtel d’accueil », a-t-il insisté, citant en exemple l’île Maurice qui en avait ouvert trois il y a des années en présence de l’Abbé Pierre.

Pour ces personnes qui vivent et dorment dans la rue, une belle initiative a été saluée : la réalisation d’un clip, avec des artistes locaux prestigieux, à l’initiative d’un homme au grand cœur, Willy Fontaine, de l’association Lezarts d’Ici et ses dalons. Un clip qui devrait contribuer à changer le regard de la société sur les sans-abris.


« La vie dans la rue est dévastatrice »

Jean Aribaud est psychologue bénévole à la Boutique solidarité de Saint-Denis. Pour lui, « la vie dans la rue est dévastatrice tant sur le plan sanitaire que psychique ». Trouble du sommeil chronique (peur du vol, par exemple du RMI touché la veille), errance diurne sans but, dépression fréquente, addiction, violences, épisodes délirants… voilà à quoi ressemble la vie d’un sans-abri. Elle est souvent « l’aboutissement d’une longue descente aux enfers ». Les sans-abris sont en général issus d’une dislocation familiale, d’abandon par le père ou la mère, ils ont connu des échecs à répétition. Jean Aribaud rappelle ainsi que l’enfant est la première victime du mal-logement à La Réunion, ce qui compromet les apprentissages et les capacités à investir à l’âge adulte un logement.


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