Luttes sociales

Pétrole et grande distribution : le poids de deux monopoles

Ce que la crise a confirmé

Manuel Marchal / 7 mars 2012

La crise que nous vivons a permis de bien montrer à l’opinion qu’il existe deux monopoles à La Réunion : les pétroliers et la grande distribution. C’est en effet à la protection de ces installations que les policiers ont été affectés en priorité.

Le 16 février dernier, La Réunion est le théâtre d’une seconde journée de manifestation des transporteurs soutenus par la population. À ce moment, le préfet décide de mettre la pression sur le barrage de Cambaie tandis que des engagements sont pris avec l’Intersyndicale en vue de négociations. Au début de l’après-midi du 16, la levée des barrages est annoncée à la radio. Il est donc possible de faire circuler sans obstacles d’importants convois. C’est le moment choisi par le pouvoir pour envoyer des escadrons de gendarmes investir la zone industrielle environnant le dépôt de la Société réunionnaise des produits pétroliers (SRPP). Les policiers dressent des barrages filtrants, ils contrôlent systématiquement les camions. L’objectif est d’empêcher tout blocage des réservoirs des pétroliers, afin que ces derniers puissent continuer à vendre leur marchandise. La force publique joue donc le rôle de protectrice des intérêts d’un monopole, celui de l’importation et du stockage du carburant.
Une semaine plus tard, le 22 février, des transporteurs appellent au soutien de la population. Malgré la présence d’un contingent de gendarmes, ils décident de bloquer le dépôt de la SRPP. Le soir, les transporteurs décident de lever le blocus. Ils ne sont pas suivis par la population qui continue de manifester. La présence des policiers devant le dépôt des pétroliers fait dévier la colère qui se dirige vers d’autres cibles étrangères aux monopoles.
Dans les journées d’émeutes qui ont suivi, des témoins au Chaudron ont constaté une présence massive de policiers autour de la grande surface. La conséquence, ce sont des dégâts qui ont touché d’autres commerces. La population a pu se rendre compte que le pouvoir protège les installations d’un autre monopole, celui de la grande distribution.
Forts de la protection de la force publique, il est clair que ces monopoles ne sont pas encouragés à changer de comportement. Ils trouvent même à La Réunion des élus pour les soutenir. Ainsi les présidents de la Région et du Département se sont engagés à faire financer des baisses des prix pour la bouteille de gaz, le carburant et dans la grande distribution. Ils mettent donc les Réunionnais à contribution pour changer le prix sur les étiquettes alors que les monopoles ont les reins suffisamment solides pour financer seuls les baisses de prix.
C’est ce qu’avait montré voici trois ans quasiment jour pour jour la mobilisation du COSPAR et de la population. Le 5 mars 2009, des dizaines de milliers de Réunionnais étaient dans la rue pour demander l’ouverture de négociations. Les organisations du COSPAR ont alors négocié directement avec les pétroliers et la grande distribution. Le rapport de force a permis d’arracher des baisses de prix sur les carburants, la bouteille de gaz, et une liste de 258 produits de grande consommation sur lesquels s’applique une baisse à durée indéterminée.
C’est bien la preuve que contrairement à tout ce qui est affirmé, la grande distribution et les pétroliers peuvent baisser les prix.

M.M.


La marge est chez les monopoles, pas dans les poches du contribuable

En réponse aux manifestations, représentants de la grande distribution et des compagnies pétrolières tenaient le même langage. Ils ne pouvaient pas faire mieux qu’aujourd’hui. Pourtant, des enquêtes ont déjà montré que ces deux monopoles disposent de marge de manœuvre. L’Autorité de la concurrence a relevé que dans la grande distribution, sur la moitié des références, le prix est au moins 50% plus cher qu’en France. Il est clair que ce n’est pas uniquement le transport qui est à l’origine de cette différence. La même Autorité a dénoncé l’opacité du système de formation des prix des carburants, qui permet l’existence de « rentes de situation » selon les termes employés par les hauts fonctionnaires.
Dans la grande distribution, les derniers chiffres publiés par l’INSEE datent de 2007. Ils estiment à 1,5 milliard d’euros le chiffre d’affaires de la grande distribution dans l’alimentaire, dont 281 millions d’euros de marge pour 127 millions de salaires à payer. Il restait donc à cette époque plus de 150 millions d’euros de bénéfices. C’était il y a 5 ans, et depuis la consommation dans les grandes surfaces ne s’est pas réduite car notre population a continué à augmenter. Aujourd’hui, un seul groupe, Casino, pèse 896 millions de chiffres d’affaires dans trois îles de l’océan Indien, un résultat essentiellement réalisé à La Réunion.
Concernant les pétroliers, jusqu’en 2008, la SRPP déclarait 12,5 millions de bénéfice par an. Ce matelas lui a permis d’encaisser largement une baisse de 32 centimes étalée entre novembre 2008 et mars 2009. Depuis septembre 2009, les prix sont repartis à la hausse pour atteindre les sommets que nous connaissons aujourd’hui. Autant dire que le bénéfice n’a pas dû diminuer, ce qui laisse là aussi une bonne marge de manœuvre pour agir.


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