Luttes sociales

Pourquoi la Séchilienne Sidec a-t-elle fait obstacle à une reprise des livraisons d’électricité à la population ?

Venus relancer les chaudières au Gol et à Bois-Rouge, des travailleurs trouvent portes closes

Céline Tabou / 6 janvier 2011

Mardi, en fin d’après-midi, les négociations sont suspendues, les travailleurs grévistes de la Séchilienne annoncent qu’ils vont remettre en route 75% de la capacité des deux centrales thermiques du Gol et de Bois-Rouge, arrêtées depuis dimanche 2 janvier. La Direction de l’entreprise s’y oppose. Il a fallu des négociations nocturnes entre la Préfecture, les syndicalistes et la Direction parisienne de la Séchilienne pour aboutir à la remise en service des centrales. Pourquoi l’entreprise a-t-elle bloqué la reprise ?

Mardi à la Direction du Travail, des discussions ont eu lieu entre les représentants des travailleurs et ceux de la Séchilienne Sidec, société propriétaire des centrales thermiques du Gol et de Bois-Rouge. Rien ne transparaît durant plusieurs heures.
Mais mardi en fin d’après-midi, la Rédaction de "Témoignages" a reçu une information de la Préfecture selon laquelle cette séance de négociation allait se terminer dans la demi-heure. À la sortie, les représentants des travailleurs annoncent qu’ils décident de montrer leur bonne volonté. Le préavis de grève est maintenu, mais les travailleurs vont remettre en marche 75% de la production des usines. L’objectif est que la population ne soit pas pénalisée.

La Séchilienne s’oppose à la reprise du travail

Alors que tout semble aller vers une reprise partielle des activités des usines, la Direction de la Séchilienne oppose une fin de non-recevoir à la proposition des salariés de l’entreprise, sur la conduite des opérations ainsi que sur la quantité d’électricité à produire. De fait, à leur arrivée pour reprendre le travail, les salariés trouvent portes closes, et des vigiles interdisant l’entrée devant. La question que tous sont en droit de se poser est de savoir pourquoi la Séchilienne à La Réunion s’est mise dans une telle situation ? Et quels objectifs poursuit-elle en faisant alors le choix à la sortie de la négociation de priver la population d’électricité ?
A-t-elle cherché à utiliser l’exaspération de l’opinion et des entreprises, victimes des coupures d’électricité, contre les travailleurs ? Ou alors est-elle dépassée par le pourrissement de la situation engendré par son refus de dialogue depuis près d’un an ? Alors que tout le monde réclame le rétablissement du courant électrique, l’attitude de la Direction locale de la Séchilienne est pour le moins surprenante.
D’après notre confrère du "Quotidien", les services de l’Etat ont été contraints de faire appel aux responsables de la Direction de la Séchilienne à Paris. Et dans la nuit, les travailleurs ont pu procéder à la remise en route du courant, sauvant partiellement la situation.
Les nombreuses victimes des coupures d’électricité peuvent aujourd’hui mesurer le degré de responsabilité des travailleurs qui, malgré leur dépôt d’un préavis de grève illimitée, avaient souhaité remettre l’électricité en marche, pour le bien de tous.

Le conflit aurait dû être réglé depuis longtemps

Près d’un an après avoir ouvert ce dossier auprès de la Direction de l’entreprise, il apparaît clairement que cette affaire implique trois acteurs : l’Etat, la Séchilienne et les travailleurs. L’intervention directe de la Préfecture montre bien que le problème de la reprise des livraisons d’électricité à EDF aurait pu être traité bien en amont.
Tout ce qui arrive aujourd’hui aurait pu être évité si l’application de la loi sur l’égalité de traitement entre travailleurs de l’énergie et fonctionnaires d’État était effective, et si l’entreprise avait pris en compte les revendications des travailleurs.
Aujourd’hui, un programme de rencontres a été mis en place, étalé sur un mois. Mais encore une fois, c’est la Direction qui fixe ses conditions et ses dates, et les travailleurs sont contraints de se plier au calendrier. Tout n’est donc pas réglé, pourquoi encore allonger le délai de règlement du conflit ? Est-ce une manière de gagner du temps afin de chercher une solution pour ne pas satisfaire les droits des travailleurs ?

60 ans de manque à gagner

Si les travailleurs contestent et dénoncent, aujourd’hui, cette affaire de sous-rémunération, c’est parce qu’une loi stipule que « les agents en service dans les territoires d’Outre-mer bénéficieront de l’intégralité des indemnités coloniales applicables aux fonctionnaires de l’Etat dans les mêmes territoires ».
C’est aussi parce que durant 60 ans, les travailleurs ont été spoliés de cette part de leurs salaires. Cet argent aurait dû être donné aux travailleurs comme le prévoit la loi, mais il est resté chez les propriétaires des usines et des centrales de production d’électricité, qui se sont enrichis sur le dos des Réunionnais. Et aujourd’hui, cet argent va enrichir les fonds de pension américains. A l’heure qu’il est, il est primordial de dire clairement et simplement les choses, les consommateurs d’électricité réunionnais enrichissent les actionnaires américains. L’État et EDF ont leur part de responsabilité dans cette situation, car ils ont permis à cette société privée de produire 60% de la consommation d’électricité du pays. N’est-ce pas une manière d’expérimenter le transfert d’un service public vers un monopole privé dans ce domaine, avec toutes les conséquences que cela comporte ?

Céline Tabou


L’irresponsabilité de certains professionnels

Il est évident qu’une des conséquences de ces coupures d’électricité est le désagrément vécu par la population. Mais, face à cette situation, des organisations patronales en particulier ont dénoncé les grévistes, alors que les Réunionnais sont devant un cas où justement les grévistes ont eu un esprit responsable exemplaire. Cela fait 60 ans qu’ils sont spoliés de leurs salaires, et depuis un an, ils tentent de faire entendre leurs revendications. Une année durant laquelle consommateurs et travailleurs ont enrichi la Séchilienne, et personne n’a trouvé le patronat pour révéler le scandale d’une telle situation.
Alors, à quoi rime cette indignation ? Est-ce un signe d’impuissance ?
Ce conflit interpelle tout le monde sur l’application de la loi, et sur le fait que le gouvernement fait la sourde d’oreille à des revendications légitimes. Mais les Réunionnais ont déjà vu des travailleurs et le patronat s’associer pour dénoncer les mesures négatives du gouvernement, notamment lors de la crise du BTP en 2010, alors pourquoi cette fois-ci le patronat ne s’engage-t-il pas avec les travailleurs pour soutenir une application pure et simple de la loi ?


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