Luttes sociales

Priorité à l’embauche des Réunionnais :
la balle est dans le camp du gouvernement

L’AJFER-Nou lé kapab rencontre la conseillère de Madame Lebranchu

Témoignages.re / 11 juillet 2013

Dans un communiqué, l’AJFER-Nou Lé Kapab rend compte de sa rencontre avec la conseillère de Madame Lebranchu, Ministre de la Fonction publique, pour lui exposer ses propositions sur la priorité à l’embauche des Réunionnais.


Août 45, Hiroshima. La bombe a complètement dévasté la ville. Des gravats jonchent les rues, éclats de tuiles, plâtre, verre pilé, des incendies ici et là, des pans de murs noircis tiennent encore debout, des arbres nus tendent leurs branches noires vers le ciel comme pour l’implorer, quelques monuments dressent leurs ombres dans une odeur de brûlé, de putréfaction… Des décombres quelques silhouettes s’activent. Les cadavres arrivent par dizaines dans la cour de l’hôpital en partie détruit, ils y sont empilés dans l’attente d’un bûcher qui brûle nuit et jour. Les valides participent à la crémation, parmi eux des blessés ; parfois derrière les flammes, des groupes de priants ; l’encens brûle et mêle dans le ciel sa fumée à celle plus impérieuse du bûcher. Un jeune médecin qui œuvre à l’incinération croit reconnaître dans le feu sa propre mère. Les mouvements des flammes font trembler les vêtements du cadavre, la grande chaleur lui déforme les traits : la femme semble au-dedans du feu interroger son fils. On vit alors le jeune médecin s’enfoncer dans les flammes, y prendre le cadavre d’une femme dans ses bras, lui-même se transformer en torche pour s’affaisser, et s’effondrer.

En Extrême-oriental qu’il est, Kenzaburô Ôé évoque la notion du contrôle du regard. « Pour rester humains, écrit-il, nous devons nous contrôler en maintenant certaines limites que notre regard n’a pas à franchir » . Ces limites, le jeune médecin les avait transgressés : il a pu voir par delà la mort les traits du visage de sa propre mère bouger, et l’appeler. Et comme Oedipe, ce qu’il a découvert l’a brûlé. D’autres encore se sont suicidés parce qu’ils ne pouvaient pas dépasser la question : « Pourquoi faut-il que les gens de Hiroshima souffrent encore à ce point, alors que la guerre est finie ? ».

Sur les 7 rivières de la ville flottent des grappes de lanternes rouges, blanches, parfois bleues : ce sont des « lanternes qu’on fait flotter pour calmer les tourments des démons affamés ». « Ces rivières qui ont charrié sans doute plus de cadavres que tout autre cours d’eau au monde » a aussi porté l’espoir des générations suivantes.

On se souvient de la petite fille d’Hiroshima imprimée en ombre sur un fragment de mur, à la manière du négatif d’une photo, tandis qu’elle était en train de jouer dans son jardin, loin de l’idée même de la guerre, sans se douter de rien : elle est devenue poster démesurément agrandi du désastre de l’homme.

L’analyse que mène Kenzaburô Ôé dans ses “Notes de Hiroshima” ancre le geste du lancement de la bombe dans les archétypes que l’opinion américaine tire de la Bible si chère aux puritains. Il y eut en Allemagne l’ « Opération Gomorrhe » . Il y évoque alors l’épisode du Déluge pour en faire le parallèle avec Hiroshima, et l’écrivain de conclure sur l’image d’un « Dieu abject »  : « Le bombardement atomique de Hiroshima a été le pire “déluge” du XXème siècle. Et les habitants de la ville, au plus fort de ce cataclysme, se sont mis immédiatement à l’œuvre pour restaurer leur univers humain. Ils ont tout fait pour se sauver et, ce faisant, ils ont aussi secouru les âmes de ceux qui avaient fait éclater la bombe sur leurs têtes ». Il a fallu, en effet, pour les hibakusha (les victimes de la bombes, les irradiés), pour les Japonais, pour Ôé, se réapproprier patiemment la parole sur la bombe, et renouer avec leurs propres expériences. Le Code de la presse, instauré le 19 septembre 45 à l’initiative de MacArthur, interdisait toute diffusion d’informations ou commentaires relatifs aux 2 bombardements atomiques dans la presse, au cinéma, à la radio, ou, de façon plus générale, par l’image et par la parole. Ce Code resta en vigueur jusqu’en 1952, année du retour du Japon à l’indépendance après 7 années d’occupation américaine, mais ce n’est qu’en 1954, avec l’affaire dramatique de Lucky Dragon n°5, que commença à être reconnu aux hibakusha le droit de s’exprimer publiquement.

Le paradoxe inouï d’Hiroshima est d’avoir, avec l’horreur absolue, sauvé d’innombrables vies humaines, les nôtres probablement, parce que les courants pacifistes puissants qu’ont générés ces bombes sur le Japon, que ce soit aux États-Unis, en Europe ou ailleurs dans le monde, ont fait qu’il était devenu impossible de jeter d’autres bombes atomiques : que ce soit en Corée où le conflit s’était enlisé — tout le monde savait qu’il suffisait de lâcher 2 ou 3 bombes atomiques sur la péninsule pour mettre fin à la guerre — comme au Vietnam. Un atomisé aveugle d’Hiroshima a dit dans les années 60, avec une profondeur peu commune : « Peut-être que deux ou trois explosions atomiques mettront fin à la guerre, et qu’alors les États-Unis deviendront les maîtres du monde, mais dans ce cas, plus personne ne pourra leur faire confiance ».

Depuis Hiroshima, depuis Auschwitz, avec Tchernobyl, la Syrie dont on nous abreuve d’images, etc., l’homme moderne est devenu un angoissé qui ne tolère pas l’angoisse des autres. Parce que cette angoisse même l’angoisse. L’homme d’aujourd’hui ne tient pas à entendre le bruit que fait la mort de masse. Et Hiroshima nous questionne sur l’homme de demain, sur sa puissance dévastatrice, et sur la fin même de l’homme.

Jean-Charles Angrand


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